Un prospectus pro-viande distribué dans des écoles

Il semblerait que toutes sortes d’informations peuvent être déposées dans les cartables des écoliers. Un dépliant vantant la consommation de viande, par exemple.

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« On essaie d’éduquer nos enfants à manger autrement, on leur parle de bien-être animal. Et l’école envoie le message inverse”, ont gémi certains parents. Un petit dépliant s’est glissé en novembre dans les cartables belges. Il parlait de manger de la viande. Les ministres de l’Agriculture wallon et flamand ont en effet envoyé aux écoles des “dossiers pédagogiques” promouvant la consommation carnée. Test-Achats a réagi avec virulence. “C’est en contradiction complète avec les dernières recommandations des autorités de la santé et de l’environnement”, dénonce l’organisation de défense des consommateurs.

Le dépliant décliné en trois versions en fonction de l’âge des écoliers a été concocté par l’Apaq-W, l’Agence wallonne pour la promotion d’une agriculture de qualité. “Dans ces livrets, l’Apaq-W présente une vision idyllique de l’élevage en Wallonie et en Flandre, mais elle passe sous silence les vraies conditions de vie des animaux dans la production de masse et l’impact des gaz à effet de serre sur l’environnement. Or, le réchauffement climatique représente l’urgence actuelle et les enfants doivent y être sensibilisés”, écrit encore Test-Achats. “Les documents de la campagne de l’Apaq-W évoquent certes des alternatives à la consommation de la viande, mais en font surtout l’apologie”, pointe pour sa part Écolo.

“Qui a validé ? Qui a décidé ? Qu’est-ce qu’on diffuse dans nos écoles ?”, interroge la députée écolo Hélène Ryckmans. Qui a interpellé la ministre de l’Enseignement, Marie-Martine Schyns et le ministre de l’Agriculture, René Colin. En vain. Tout en le cautionnant, la ministre de l’Enseignement reconnaît cependant que le dépliant “viande” nécessite l’exercice d’un esprit critique. Quant à Marie-Martine Schyns, elle suggère aux enseignants de s’en servir comme “outil pour ouvrir le débat avec ses élèves autour de ce qu’est une viande d’élevage durable et de ce qu’est l’éducation alimentation équilibrée” .

L’affaire est d’autant plus surprenante que la même ministre a lancé un appel à projets “alimentation durable” dont elle dit qu’il lui tient particulièrement à cœur. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous : 174 dossiers envoyés par des écoles ont été retenus pour un montant global de près de 800.000 €. Un projet coûteux et ambitieux. Il s’agit notamment de proposer dans les cantines un menu végétarien, de favoriser l’utilisation de produits bio et/ou locaux, d’améliorer la prise en compte des allergènes ou encore de renforcer l’hygiène et la sécurité alimentaire. L’idée n’est pas de soutenir la filière viande.

Pavé de steak dans la mare

Alors, ce petit dépliant ? N’importe quelle littérature peut, en fait, parvenir dans les écoles. En l’occurrence, l’Apaq-W a envoyé des informations aux directions d’école. Comme tant d’autres organismes, visiblement. En réalité, il n’y a pas de contrôle en amont de ce qui est envoyé dans les écoles. Les directeurs, et éventuellement les pouvoirs organisateurs, sont confrontés aux envois et doivent décider seuls s’ils distribuent ou non les paquets de dépliants qui leur sont acheminés, parfois sous l’égide d’un ministre comme c’est le cas ici. Les directeurs peuvent certes envoyer toute la paperasse au pilon sans organiser la moindre distribution. Mais le cas de figure est rare.

De son côté, la ministre Schyns estime qu’il est difficile de vérifier les contenus envoyés dans les écoles. “Cela demanderait que les directeurs nous signalent tous les courriers reçus. Ce ne serait pas de la simplification administrative. Et les directeurs sont les mieux placés pour juger de la pertinence des courriers de sensibilisation pour leur école.” Le statut des directeurs prévoit, lui, que ces derniers soient “responsables des relations de l’établissement scolaire avec les élèves, les parents et les tiers”. Aucune règle plus précise n’existe, mais l’article 41 du Pacte scolaire stipule par ailleurs que toute activité et propagande politique ainsi que toute activité commerciale sont interdites dans les établissements libres subventionnés.

© Theo Leconte / UnsplashLes élevages provoquent 14,5 % des émissions globales des gaz à effet de serre © Unsplash

Les directeurs d’école, seuls, pouvaient-ils anticiper que l’école pourrait être un terrain de guerre entre végétariens militants et viandeux acharnés ? Test-Achats comme Écolo se défendent cependant d’être “anti-viande”. Pour eux, cette campagne ne tient pas compte des recommandations sanitaires qui veulent que si la viande fait partie intégrante d’une alimentation équilibrée, il est aujourd’hui conseillé de ne pas manger plus de 500 grammes de viande rouge par semaine et d’éviter les charcuteries. Au-delà de ces quantités, les risques pour la santé, de cancer colorectal notamment, augmentent.

D’un point de vue environnemental, les élevages provoquent 14,5 % des émissions globales des gaz à effet de serre, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Voilà pour le côté pile et vert. Pour le ministre de l’Agriculture René Colin, il s’agit ici d’une action pédagogique (pas d’une campagne de promotion) par rapport à des lobbies anti-viande qui propagent des informations, sinon fausses, du moins injustes par rapport à l’élevage wallon parce qu’elles sont extrapolées de situations totalement étrangères. Et encore : “Faire le procès de la viande sans nuances, c’est omettre que des produits d’origine animale traversent l’Atlantique ou le Pacifique chaque jour, parfois avec de faibles garanties de traçabilité, alors que nous nous efforçons de produire une viande de qualité, issue d’élevages très impliqués dans le bien-être animal”. Voilà pour le côté face et cdH.

Quant à l’Apaq-W, elle tombe des nues. Cette histoire, c’est business as usual. “Nous avons travaillé à la réalisation des livrets sur la viande avec les éditions Averbode en ayant comme objectif commun de présenter des informations justes et adaptées selon l’âge des différents degrés de l’enseignement primaire”, explique-t-on. Voilà pour ce pavé de steak dans la mare scolaire.

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