L’exemple « Vécu » ou l’impossible représentativité des Gilets jaunes

En deux mois d'existence, les Gilets jaunes n'ont toujours pas élu de leader ou de porte-parole attitré. Tous ceux qui se positionnent comme tels sont immédiatement rejetés par le mouvement... Illustration.

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Le week-end dernier, la rumeur d’une gilet jaune belge tuée par le tir d’une arme de type Flash-Ball s’est répandue tel un virus sur les réseaux sociaux. L’information, reprise par des médias généralistes, était en réalité une fake news montée de toute pièce. Si le but de la manœuvre interpelle, cet épisode a nui à la crédibilité d’un mouvement qui s’en serait bien passé… L’empathie de l’opinion publique est essentielle pour garantir la survie des gilets jaunes. C’est la raison pour laquelle la plateforme Vécu a contribué à l’extinction de la rumeur.

Fondée par le militant Gabin Formont, le 16 décembre dernier sur Facebook, la page se positionne comme « le média du gilet jaune« . Entouré d’une équipe de bénévoles, le jeune homme de 29 ans multiplie les vidéos live. Le samedi, il va sur le terrain, suit les manifs, et le reste de la semaine, il interviewe des protestataires et des victimes… Vécu est devenue, avec Brut, une chaîne de référence, considérée comme « amie » par les manifestants en colère. La plateforme disposait même depuis peu de son propre site internet. « Disposait », car le site a été victime ce lundi d’une cyber-attaque vraisemblablement exécutée par d’autres membres du mouvement…

Le melon et les victimes

Pour un membre du mouvement contestataire, il ne fait pas bon de s’exposer dans les médias traditionnels, considérés comme des ennemis… Devenu petit à petit une figure des gilets jaunes (35.000 personnes suivent la page Facebook), Gabin Formont l’a donc vécu à ses dépends. Son site a été piraté. En page d’acceuil, on peut à présent lire « Gabin Formont n’est qu’un opportuniste d’audience au melon surdimensionné. Il ne fallait pas oublier les victimes« , suivi de la phrase « Nous n’oublions pas, nous ne pardonnons pas« , connue pour être la devise du groupe de hackers Anonymous.

Les administrateurs de Vécu expliquent sur la page Facebook du média (cœur de l’audience) qu’ils s’affairent « tous à faire en sorte de régler le problème rapidement. Merci de ne pas tenir compte des commentaires encore visibles sur certaines publications… » En survolant les dites-publications, les vidéos principalement, on peut effectivement s’apercevoir que le jeune homme aime s’afficher (ses vidéos commencent toujours par une séquence où il s’exprime seul face caméra).

Mais qu’il ait ou non le melon, telle n’est pas le question. Gabin Formont sait communiquer, il réinvente la manière de produire de l’info, sans en avoir aucun des codes. Il filme à l’arrache avec son téléphone, sans coupure. C’est instinctif, avec des longueurs, mais on reste scotché devant son écran d’ordinateur. Parce que cela sonne vrai, même si ce n’est – forcément – pas neutre ou objectif.

« Pas là pour faire le buzz »

Mercredi, Gabin Formont était interrogé par un reporter de France Inter. Il a diffusé l’interview sur Vécu. Les internautes commentaient en direct (exercice tout aussi captivant qu’effrayant). Nombre d’entre eux lui reprochaient de se mettre en avant ou de répondre à un « vendu », marquant une nouvelle fois cette rupture avec les médias traditionnels. C’est peut-être ce qui l’a trahi aux yeux du « noyau dur » du mouvement… Pourtant, Vécu se veut un média honnête et transparent. Interrogé par Libération, Antonio, un des bénévoles du média blessé par la police lors d’une manifestation s’enthousiasmait : « C’est une des pages les plus fiables {du mouvement}. Le but de Vécu, c’est d’aider les personnes. On n’est pas là pour faire du buzz ».

Buzz ou pas, ce piratage de la plate-forme militante prouve une nouvelle fois qu’il est impossible pour une individualité ou un groupe d’individus de s’ériger en véritable porte-parole du mouvement. Polarisé à l’extrême, les sociologues se casseront probablement la tête encore des années pour catégoriser un mouvement populaire ni de gauche ni de droite, anti-système mais pas fondamentalement anarchiste et dont le seul « trait commun » semble n’être, en réalité, que le port d’un gilet jaune fluo. Bannière de la colère d’une population en détresse.

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