Quand l’extrême droite drague les gilets jaunes

Alors que le mouvement contestataire s'essouffle lentement mais sûrement, des opportunistes au visage à peine camouflé tentent de lui faire prendre un virage politique à droite... très à droite.

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Aux côtés du gourou Eric Drouet et du boxeur Christophe Dettinger, Jacline Mouraud est l’une des principales figures médiatiques des « gilets jaunes » dans l’Hexagone. La Bretonne de 51 ans a déclaré à l’Agence France Presse (AFP) vouloir créer un parti politique inspiré du mouvement de contestation citoyen. Baptisé « Les Émergents » – « Il faut bien commencer quelque part« -, la formation qui sera présenté fin janvier avec les élections municipales de 2020 en ligne de mire, sera « un parti du bon sens« , « sans étiquette » avec « des idées nouvelles et constructives pour le pays, en harmonie avec les enjeux du changement climatique » et qui « arrête de nourrir le culte de la société de consommation » a-t-elle expliqué.

Du fait de sa grande hétérogénéité, de l’absence de leader charismatique fondateur et de son refus aussi de se structurer, le mouvement des gilets jaunes a été incapable de se politiser jusqu’à présent. En revanche, cela fait un moment qu’il est courtisé par d’autres forces politiques qui se livrent une lutte intense pour le récupérer, en partie ou en totalité. Et dans cette bataille, les formations d’extrême droite dispose d’atouts considérables… L’idélologie populiste présente de nombreuses similitudes avec un mouvement populaire comme les gilets jaunes: anti-fiscalisme, anti-élitisme, rejet de « l’assistanat », europhobie, complotisme et fascination pour la violence. Consciente de cet « avantage », Marine Le Pen a engagé le combat la première en France. La présidente du Rassemblement national (RN), ex-Front national, plaide depuis vingt ans pour le scrutin proportionnel intégral et le référendum d’initiative citoyenne (R.I.C.) que réclame également les gilets jaunes. 

Le gouvernement d’Emmanuel Macron s’efforce, lui, de dissocier les gilets jaunes extrémistes des réformistes, respectueux de l’Etat de droit, et de retourner l’opinion publique contre les premiers en stigmatisant leurs violences et leur jusqu’au-boutisme… Mais alors que l’acte VIII a rassemblé moins de monde que le week-end précédent, donnant raison à la tactique du président français, les manifestants ont reçu l’appui de nouveaux alliés inattendus.

Du soutien à l’international

Depuis l’autre côté des Alpes, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, respectivement ministres de l’Intérieur et du Travail italiens, ont apporté leur soutien aux gilets jaunes français. Le premier a défendu « les citoyens honnêtes qui protestent contre un président gouvernant contre son peuple« , le second a adressé un message simple et concis: « Gilets jaunes, n’abandonnez pas!« . Le point commun entre les deux hommes? Ils appartiennent tous les deux à des formations politiques d’extrême droite: la Ligue du Nord (« Lega Nord« ) et le Mouvement 5 étoiles (« MoVimento 5 Stelle« ).

Ces déclarations sont davantage une manoeuvre politique qu’une marque de sympathie envers le mouvement français. Les élections européennes de mai 2019 approchent à grands pas et le Mouvement 5 étoiles se trouve relativement isolé au parlement européen depuis sa rupture avec le Ukip de Nigel Farage (parti populiste britannique instigateur du Brexit). Le parti se cherche de nouveaux alliés pour former un groupe qui pourrait contrebalancer la « droite nationaliste » dont font partie… Matteo Salvini et Marine Le Pen! « Nous pouvons mettre à votre disposition certaines fonctions de notre plateforme Rousseau, notre système de votation en ligne pour la démocratie directe » a précisé Luigi Di Maio en carressant les gilets dans le sens de la couture: la démocratie directe symbolisé par le R.I.C. est, pour rappel, l’une des principale requête du mouvement.

Il n’y a pas qu’en Italie que le mouvement français suscite la sympathie des militants populistes. En Grande-Bretagne, des manifestants en gilets jaunes ont défilé à Manchester, nombre d’entre eux arborant des logos de la Ligue de défense anglaise (« English Defense League« ), mouvement anti-musulman. Pas plus tard qu’hier, devant le parlemant britannique, à Londres, un journaliste du Guardian en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’UE s’est fait virulemment interpeller par des manifestants pro-Brexit en gilets jaunes… Le mouvement fait même des émules jusque de l’autre côté de l’Atlantique. À Edmonton, au Canada, des manifestants en gilets jaunes ont été rejoints par des membres des « Loups d’Odin » (« Wolves of Odin« ), groupuscule islamophobe.

Les « Gilets de la Nation »

Chez nous, l’extrême droite est carrément passée à la vitesse supérieure…  Un membre déclaré du parti « Nation », Hervé Van Laethemy, a déposé la marque et le logo « Gilets Jaunes » auprès du BOIP, l’Office du Benelux de la Propriété intellectuelle. Dans une vidéo explicative, il argumente vouloir « empêcher que des escrocs opportunistes » ne s’emparent du mouvement, et avoir posé ce geste « pour faire en sorte que ce mouvement citoyen le reste« . Avant de justifier: « J’ai appelé à maintenir la manifestation du 30 novembre après que l’initiateur ait abandonné tout le monde. J’ai à nouveau pris mes responsabilités le 15 décembre lorsque j’ai demandé une autorisation de manifeste. Et je les reprends aujourd’hui en réservant le nom Gilets Jaunes. » 

Sur les réseaux sociaux, son action a reçu pratiquement plus de commentaires qu’il n’y avait de gilets jaunes dans les rues le week-end dernier (quelques centaines de personnes se sont mobilisés dans plusieurs grandes villes). Certains saluent l’initiative en précisant que le mouvement n’aurait pas pris d’ampleur sans les membres du parti Nation. Peut-être (sans doute?) aurait-il aussi été moins violent… Que les manifestants de la première heure le veuillent ou non, voilà le mouvement de contestation sociale désormais labellisé « extrême droite ». Une manière pour Nation d’avancer déguisé en « Gilets Jaunes » aux prochaines élections? Les prospectus électoraux nous le dirons.

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