On a rencontré des « Madames Pipi »

Ces femmes de l’ombre récoltent les centimes, les insultes et plus rarement les pourboires pour exercer l’un des métiers les plus ingrats au monde. Reportage.

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Elles ont les nerfs solides, et heureusement. Car pour rester plus de huit heures dans une pièce exiguë avec pour seule vue la lunette des toilettes, il faut beaucoup de courage… ou ne pas avoir le choix. Point de business lucratif ici, mais tout juste de quoi finir le mois. “Madames pipi” dans le langage commun, “dames de cour” dans les papiers officiels, elles ont souvent un statut d’indépendant, travaillent parfois plus que la loi ne le permet et sont ballottées entre les différentes toilettes publiques du pays. Une sorte de réseau se crée alors, où chacune est à la recherche du “meilleur endroit pour travailler”, celui où le salaire est un peu moins chiche, où les clients n’oublient pas de dire bonjour, où les patrons sont plus respectueux. Les femmes dominent clairement ce marché des W.-C., la plupart sont pensionnées, mais quelques hommes aussi récurent les lunettes de toilettes en échange de quelques pièces. Le plus difficile ? Se faire respecter par les clients pour lesquels 50 centimes, ça restera toujours trop cher.

Marie : “C’est vraiment pas un cadeau, ce métier”

© Noémie JadoulleMarie, Exki, Bruxelles © Noémie Jadoulle

Le parcours de Marie démonte en deux minutes les clichés qui entourent la profession. Issue d’une famille cossue, elle fait ses études dans un pensionnat de luxe et habite pendant trois ans au Congo, à l’époque de la colonisation. En Belgique, elle travaille ensuite comme sténodactylo pour un réviseur d’entreprise et un inspecteur spécial des impôts. Elle prend sa prépension à 63 ans, mais avec un fils au chômage qu’elle aide financièrement, elle doit vite se remettre au travail. Elle commence chez C&A en 1974. S’ensuivent les toilettes de l’Inno, du McDonald’s, de City 2… Aujourd’hui, elle travaille chez Exki à Bruxelles. Son espace de travail ? À peine 4 mètres carrés, sans aucune fenêtre, ni vue sur le restaurant.

Nous l’avons rencontrée en plein mois d’août. “Hier c’était la canicule, c’était infernal.” Impossible de brancher un ventilateur, il n’y a pas de prises… Le ballet des clients est incessant. Parmi eux, il y a toujours ceux qui ne veulent pas payer. “J’en laisse au moins passer une dizaine par jour. Il faut être flexible, mais tu vois directement si la personne est de mauvaise volonté.” En plus de son salaire, Marie récupère les pièces des clients qui forment une sorte de pourboire. “Il y a des gens qui nous traitent vraiment comme des moins que rien, des femmes sans valeur. Mais d’autres disent qu’on a du mérite.” Malgré ces conditions, elle garde le sourire, “fait la folle”, comme elle dit, et fait rire les clients. “Un jour, une dame m’a dit que j’aurais dû travailler dans un théâtre.” Présente de 9 h à 18 h, Marie a droit à un lunch dans le fast-food healthy… qu’elle doit manger à son poste, dans l’odeur et l’obscurité des toilettes. “Je ne viens pas ici pour mon plaisir, si j’avais de l’argent je ne serais évidemment pas ici.”

Martine : « Un soir de réveillon, une cliente m’a offert du homard”

© Noémie JadoulleMartine, Gare centrale de Bruxelles © Noémie Jadoulle

« C’est cinquante cents. J’suis désolée, je paie mes taxes, c’est pas les soldes !” La première chose qui frappe chez Martine, c’est son franc-parler. Carolo pure souche, elle fait ses premiers pas à l’âge de 19 ans dans une boîte de nuit à Charleroi. Passée ensuite par l’Horeca, elle fait aujourd’hui la navette plusieurs jours par semaine pour venir travailler à la Gare centrale de Bruxelles de 7 h à 21 h… sans pauses. “Les gens essaient déjà de passer sans payer quand t’es là, donc imagine quand t’es pas là.” Pour s’octroyer une pause cigarette ou simplement prendre l’air, Martine peut compter sur “une amie” qui vient la remplacer dix minutes. L’amie en question est en fait une vieille dame qui mendie à l’entrée de la gare. Drôle de scène lorsque Martine la remplace à l’extérieur dans sa petite chaise le temps de fumer sa cigarette et qu’un passant lui jette quelques pièces. “Merci, s’esclaffe-t-elle, mais c’est pas pour moi !”

© Noémie JadoulleMartine, Gare centrale de Bruxelles © Noémie Jadoulle

À l’intérieur de la gare, ce n’est pas à Martine que reviennent les pièces, mais à deux énormes machines à tourniquet. Une seule des deux fonctionne et n’accepte que les pièces de 50 centimes. Martine passe donc son temps à échanger la monnaie aux clients et à taper dans la machine qui fonctionne une fois sur trois. “Je suis incapable de rester sans rien faire. Ma seule respiration, c’est de venir travailler, car ma vie c’est de la merde à Charleroi.” Martine aime les gens et les gens le lui rendent bien. Un soir de réveillon, une cliente lui apporte des plats de fête : “Un demi-homard, une entrée avec du melon et du jambon… Elle avait pas regardé à la dépense, la dame !” Le jour où son patron actuel arrêtera, elle quittera la gare pour travailler “dans l’événementiel”. Les clubs sont ce qui rapporte le plus dans ce métier.

Micheline : “J’ai demandé un café, on m’a dit : amène ton Thermos…”

© Noémie JadoulleMicheline, MacDonald’s, Bruxelles © Noémie Jadoulle

Micheline s’estime chanceuse. Depuis qu’elle a quitté son poste au McDo de la Bourse pour un restaurant de la même chaîne à Ixelles, tout est au mieux. “Là-bas, c’était la Gestapo, explique-t-elle sérieusement. Les produits de nettoyage n’étaient pas fournis, je devais apporter les miens. Ils nous donnaient six rouleaux de papier W.-C. sur la journée, ce n’était pas assez. Et puis les clients…” Si l’horaire est toujours aussi hard (9 h-21 h), Micheline est loin de s’en plaindre. Ici, elle est tranquille. Pas de clients éméchés, ni de patron mécontent. “Ici c’est le paradis.”

Certes, l’argent se fait plus rare car il y a moins de passage qu’au centre-ville (son salaire, ce sont les pièces de 0,50 € dans l’assiette, rien d’autre), mais on lui sert le café gratuitement et le manager lui propose parfois de la ramener chez elle le soir. “À la Bourse, j’ai demandé un café, on m’a dit d’amener mon Thermos…” Un jour, une cliente qui refusait de payer l’a menacée en prenant des photos d’elle. Mais ce n’était rien comparé à cette fois où un client a tapissé les murs du W.-C. de ses déjections… “J’en ai pleuré. J’ai été chercher le manager, mais le type était déjà parti. Tu sais même pas appeler la police, car ça va tellement vite !” Finalement, ce job lui permet de garder tout juste la tête hors de l’eau. “C’est grâce à ça et ma pension que je m’en sors, mais bon… je ne mets pas d’argent de côté.”

Rodolphe : “Ah, là, je sens que quelqu’un a vomi !”

© Noémie JadoulleRodolphe, Madame Moustache © Noémie Jadoulle

La nuit n’a plus de secrets pour Rodolphe, “responsable des toilettes” (l’intitulé officiel sur son contrat) chez Madame Moustache. Il a grandi dans le centre-ville et a commencé comme barman dans ce club bruxellois avant de migrer vers les toilettes. “C’est un boulot plus difficile qu’il n’en a l’air, c’est sous- estimé. Moi ça va, car j’ai le contact facile. J’ai grandi en ville et je parle plusieurs langues, ça aide.” Timide, il ne se laisse pas pour autant marcher sur les pieds. Une bande de trentenaires le charrie un peu (“Faut que je paie les toilettes? La vache! Tu paies 2.000 balles à l’entrée et puis 50 cents, ils te les paient pas”) avant de lui demander de faire une photo avec eux (“Pour 2 €, ça vaut le coup quand même!”). Gêné, l’un d’entre eux s’excuse. “J’ai vu pire”, répond Rodolphe, un sourire au coin des lèvres.

© Noémie JadoulleRodolphe, Madame Moustache © Noémie Jadoulle

Des bagarres, des hommes qui suivent des femmes dans les toilettes, des filles droguées à leur insu… Plus rien ne l’étonne. “Tu crois toujours que tu as tout vu, et puis autre chose arrive…” Au fur et à mesure, ce quarantenaire a développé des techniques pour éviter les ennuis, comme cacher la brosse des toilettes, “sinon les mecs bourrés pissent dedans”. Soudain, il s’interrompt. “Ah, là, je sens que quelqu’un a vomi! Tu sens pas ? Moi j’le sens direct maintenant”. Il rigole. Derrière lui, un mec et une fille sortent de la même toilette, mi-gênés, mi- amusés. Des amis à lui, semble-t-il. Il les salue et continue son travail. “Tout le monde sait ce que je fais, j’ai aucun complexe.”

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