Les “loverboys”, ces proxénètes déguisés en séducteurs fous amoureux

Le rappeur anversois Soufiane Eddyani a provoqué un tollé de critiques en Flandre ce week-end. Son titre “Amigo” soutient un copain “loverboy” incarcéré pour proxénétisme de mineurs. Qui sont ces prédateurs vicieux en quête de proies fragiles ?

proxénétisme, prostitution, mineures, Belgique, loverboy

C’était l’indignation générale en Flandre ce week-end. Personnalités politiques du nord du pays et presse flamande n’avaient qu’un sujet aux lèvres : le clip « Amigo » du rappeur anversois Soufiane Eddyani, dans lequel l’artiste défend son confrère et ami Moreno – de son vrai nom Bilal Azzouzi – emprisonné depuis 2016 pour proxénétisme de mineures. « Piégé par le système » (« Gepakt door het systeem« ) rape Soufiane Eddyani sur l’un des couplets qui compose le morceau. Mais n’importe qui consulterait le casier judiciaire de Moreno se rendrait bien vite compte qu’il s’agit de bien plus qu’une simple « erreur de système »…

En 2015, l’individu tombe dans le collimateur de la justice pour avoir « offert » son toit à une adolescente de 15 ans qui avait fui une institution. Mais l’hébergement n’est pas gratuit… Bilal Azzouzi est un « loverboy« , et il n’en est pas à son coup d’essai. Il offre cadeaux et « protection » à ses victimes qui développent des sentiments à son égard, pour ensuite les pousser progressivement à se prostituer.

Moustique a déjà consacré un article à ces loverboys. Véritables attrape-cœurs, ils font des ravages sous leurs airs d’amoureux transis… L’histoire commence toujours de la même façon. C’est un conte de fées. Une jeune fille fragile, un peu perdue, fait la rencontre d’un bel homme charismatique qui la charme et lui offre la grande vie. Pluie de cadeaux, oreille attentive et confidences. Pendant quelques semaines, il n’y a qu’elle qui compte. La demoiselle tombe éperdument amoureuse. Le piège est refermé, bien cadenassé. Les loverboys tiennent une nouvelle victime. « Tu sais, j’ai des problèmes, j’aimerais bien me sortir des emmerdes pour avoir la chance de construire un avenir avec toi, mais pour ça, j’ai besoin d’argent. » Trop tard. Sans diplôme, sans contact, la seule manière pour ces jeunes filles de ramener gros, c’est de se prostituer.

Oiseaux pour le chat

Souvent, les victimes proposent elles-mêmes, pour « le bien du couple » dans une illusion de liberté. Sauf que l’issue était calculée depuis le jour de leur rencontre. Mineures pour la plupart, elles ont 13, 17, 20 ans. Sur un bout de trottoir, dans des vitrines ou sur Internet, elles vendent leurs charmes sans réellement se rendre compte qu’elles sont les victimes de souteneurs, qu’elles appellent encore « mon amour ». La moitié de ces ados sont originaires de Roumanie, mais elles viennent aussi d’Albanie, de Hongrie ou de Bulgarie. On rencontre également des cas de filles recrutées en Belgique.

Il ne leur faut que trois mois en moyenne pour tomber dans le piège, mais par contre, il faut des années pour les en sortir.

« Il ne leur faut que trois mois en moyenne pour tomber dans le piège, mais par contre, il faut des années pour les en sortir » explique-t-on du côté de l’Espace P., A.S.B.L basée à Schaerbeek qui accompagne les travailleurs du sexe et soutient leurs choix tout en leur apportant de l’aide. « Seules quelques-unes arrivent à prendre assez de recul pour quitter les trottoirs après des mois de sensibilisation de nos équipes. » C’est que les techniques de subordination des loverboys sont rodées. Elles gardent la majeure partie de l’argent qu’elles gagnent en se prostituant. Mais en creusant un peu, on se rend compte que ce sont elles qui paient le loyer, les courses, les vacances, les factures, les loisirs… Leurs conjoints, eux, ne travaillent pas. Un business très rentable pour les loverboys, sachant que leurs filles ramènent en moyenne 300 à 400 euros par jour. Car oui, ils peuvent en avoir plusieurs sous leur coupe, sans que cela ouvre les yeux des ados qu’ils « emploient ».

Cercles vicieux

Cassées psychologiquement, les victimes en viennent souvent à dissocier l’esprit de leur corps. Elles n’ont plus aucune considération d’elles-mêmes, sont dans un état de dépendance. « Au fur et à mesure que le temps passe, elles acceptent de plus en plus de choses en recevant toujours moins d’attention, avance Sandrine François criminologue du centre Esperanto, qui tente d’aider ces jeunes filles à quitter l’emprise de leurs macs au regard de biche. Elles sont prêtes à tout pour ne pas perdre « l’amour » de leur proxénète, qui souffle le chaud et le froid sans hésiter à utiliser la violence, elles sont persuadées qu’elles seraient incapables de s’en sortir toutes seules.« 

Les victimes sont prêtes à tout pour ne pas perdre « l’amour » de leur proxénète.

Invariablement, au bout d’un certain temps, la situation se dégrade. De moins en moins attentif, le loverboy va alors rentrer en phase offensive, partir à la conquête d’autres filles et se montrer plus violent envers la première pour obtenir toujours plus de rentabilité. Souvent, la seule manière d’ouvrir les yeux des victimes est de leur démontrer qu’il y a tromperie, que l’homme agit pour le gain et non pas pour le bien du couple. Une démarche extrêmement difficile parce qu’elles ne sont pas conscientes d’être utilisées.

La chair fraîche est plus rentable

Si la victime est mineure, la police des mœurs rentre en action dès que les faits de prostitution sont avérés. « Souvent, ce sont des prostituées elles-mêmes qui dénoncent les filles qui ont moins de 18 ansCertaines parce qu’elles ne supportent pas de voir des ados briser leur avenir de cette façon, d’autres parce que ces filles leur font énormément de concurrence dans un business où, c’est triste à dire, la chair fraîche est ce qu’il y a de plus rentable », déplore Sandrine François. Malheureusement, à l’ère d’Internet, seule la partie émergée de l’iceberg de cette traite des êtres humains est visible : pas bêtes, les souteneurs savent que leurs filles peuvent se faire repérer facilement dans la rue et s’emploient donc à vendre leurs charmes sur le web, une prison virtuelle dont il est beaucoup plus compliqué de sortir.

« Dès qu’une fille est sortie de la rue, on l’amène dans un centre comme celui d’Esperanto. Notre mission à nous, c’est de la mettre à l’abri, notre adresse n’est pas connue, on leur prend leurs GSM les premiers mois pour être sûrs qu’elles n’entrent pas en contact avec leurs souteneurs, on limite leurs accès aux réseaux sociaux pour commencer le détricotage psychologique jusqu’à ce qu’elles portent plainte« , explique la criminologue.

Des procès qui – « bonne nouvelle » – aboutissent souvent. Comme l’illustre le cas de Bilal Azzouzi aka Moreno.

Sur le même sujet
Plus d'actualité