Présidence européenne: pourquoi la Roumanie inquiète l’UE?

Ce 1er janvier, la Roumanie a pris la présidence tournante de l’UE pour un semestre qui s’annonce chargé... Les eurodéputés sont sceptiques. Voici pourquoi.

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« Le gouvernement de Bucarest n’a pas encore pleinement compris ce que présider les pays de l’Union européenne signifie. Il faut pouvoir mettre ses préoccupations au second plan et j’ai quelques doutes à ce sujet. » La déclaration émane du président de la Commission européenne himself. Dans un entretien accordé au quotidien allemand Die Welt, Jean-Claude Juncker a révélé sans langue de bois le malaise ambiant qui plâne sur l’UE alors que la Roumanie a pris la présidence tournante ce premier janvier. « La situation interne du pays est telle qu’il ne peut pas se présenter en tant qu’unité compacte en Europe. » Voilà qui a le mérite d’être clair. Pourquoi un tel scepticisme vis-à-vis du pays des Balkans?

D’abord à cause du calendrier. Le semestre s’annonce chargé (c’est un euphémisme). Il y aura d’abord le Brexit, prévu le 29 mars, une situation inédite dans l’histoire de l’UE, ensuite les élections européennes fin mai, sur lesquelles plane une menace populiste et eurosecptique plus prégnante que jamais et, enfin, le dossier de la politique migratoire, patate chaude que l’Autriche (qui a occupé la présidence au second semestre 2018) a soigneusement négligé de traiter pour éviter de s’y brûler.

Ensuite parce que la Roumanie ne semble avoir ni les épaules, ni la volonté d’assumer correctement son nouveau statut au cours des six prochains mois. « Ce n’est pas une présidence comme les autres« , prédisait Luminita Odobescu, la représentante de la Roumanie à l’Union européenne. Certes non. Et même si la député avait voulu rassurer ses partenaires le 18 décembre dernier en déclarant avoir « bien travaillé » et que son pays était « prêt » pour la mission, c’était davantage une tentative d’apaiser les craintes qu’une certitude quant à la capacité du pays à prendre ses responsabilité.

Quel sera le rôle de la Roumanie?

Selon ses intérêts nationaux, chaque pays définit les domaines dans lesquels il veut pousser l’UE à avancer. La Roumanie souhaiterait renforcer la sécurité des frontières européennes (le pays détient la deuxième frontière extérieure la plus longue de l’UE), défendre la politique de cohésion dans les discussions pour le futur budget européen qui s’ouvriront cette année, et enfin, proximité géographique oblige, renforcer le rôle de l’UE sur la scène internationale, aux côtés de l’Otan et dans les Balkans.

Ces points seront-ils vraiment inscrits à l’agenda européen? Rien n’est moins sûr. En 2009, le traité de Lisbonne a réduit le rôle des présidences dans un souci de continuité des travaux, en instaurant un président « permanent » du Conseil européen ainsi qu’un Haut Représentant pour la politique étrangère de l’UE. Le pays qui dirige le Conseil imprime peu sa marque, et la présidence tournante revêt désormais une importance plus « symbolique » qu’autre chose. Une manière de rapprocher l’Union, souvent cantonnée à Bruxelles, des citoyens du pays gouverneur.

« Divergences » avec l’UE

L’an dernier, la Roumanie a été marqué par des manifestations massives contre un gouvernement accusé d’œuvrer au profit de politiciens corrompus. Les réformes controversées de la justice concoctées par le Parti social-démocrate (PSD) au pouvoir ont placé la Roumanie dans le viseur de la Commission et du Parlement européens. En réponse aux mises en garde de l’Union, Florin Iordache, vice-président du Parlement roumain, a (littéralement) lancé un double doigt d’honneur… Pendant les six prochains mois, le PSD est peu susceptible de mettre de côté ses projets judiciaires controversés. Un décret d’amnistie, concernant des délits de corruption, pourrait même être adopté d’ici le 15 janvier! Cela marquerait le franchissement d’une ligne rouge et ouvrirait la porte à des sanctions.

Pour l’heure, seuls deux pays européens sont visés par des procédures de sanctions: la Hongrie et la Pologne. Des dossiers qui sont pour l’instant au point mort, tant personne ne semble vouloir véritablement sanctionner des pays membres. Il est difficilement imaginable que la Roumanie fasse avancer ce dossier et ouvre la porte à de futures sanctions à son encontre… Autre point sensible, la Commission, poussée par la France et l’Allemagne (entre autres) veut établir entre le respect de l’état de droit et l’accès aux fonds européens. Une proposition qui suscite la vive méfiance de… la Hongrie, la Pologne la Roumanie, qui bénéficient de ces fonds.

En mai 2019, se tiendra le premier sommet « post-Brexit » à Sibiu, en Transylvanie. Les désormais 27 pays-membre (le Royaume-Uni s’en sera plus) se retrouveront dans cette ville de Transylvanie pour préparer leur agenda pour la période 2019-2024 et tirer un premier bilan de la présidence roumaine. Tant le calendrier législatif de l’Union que les faibles ambitions européennes du gouvernement roumain rendent déjà  bilan quelque peu artificiel. Car selon Paul Ivan, expert du European Policy Center cité par La Libre, »tout est une question d’attentes. S’attendait-on à ce que la Roumanie réforme l’Union en profondeur ? Pas vraiment« . En ces temps difficiles, l’Union en aurait pourtant bien besoin.

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