Quand Charles Michel ne regrettait pas son alliance avec la N-VA

Nous avions rencontré Charles Michel 24 heures après le scrutin communal pour une interview vérité. Il est intéressant de relire aujourd'hui les réponses qu'il avait alors apportées, tant sur la poussée écologiste que sur la remontée du Vlaams Belang. 

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Suite aux élections provinciales d’octobre dernier, on avait rencontré Charles Michel pour faire le bilan d’un résultat très contrasté… et quelque peu prémonitoire. Les projections réalisées à partir des votes aux élections provinciales ne rendaient plus possible la reconduction de la Suédoise. L’échiquier belge se montre plus polarisé que jamais entre sa droite et sa gauche, entre le Nord et le Sud. La remontée du Vlaams Belang en Flandre et la percée magistrale du PTB côté francophone donnent une victoire aux extrêmes alors que les Verts ont, eux, été plébiscités des deux côtés de la frontière linguistique. Il y a quatre ans, Charles Michel mettait sur orbite une coalition inédite dans laquelle le MR se retrouvait non seulement partenaire de la N-VA, mais aussi seul parti francophone à bord.

Aujourd’hui les résultats sont là. Vous sortez de votre réserve. Qu’est-ce que vous en dites?

CHARLES MICHEL – Je suis très lucide et clairvoyant. Le résultat est bon si je le compare aux pronostics de certains commentateurs il y a quatre ans qui disaient que le MR faisait une opération kamikaze et compte tenu d’un vacarme médiatique avec des attaques permanentes contre mon parti. Quand je vois tout ça et notre stabilité par rapport aux élections précédentes, c’est un élément de satisfaction. Mais j’ai aussi la capacité à tirer les conclusions et à entendre le message. Écolo progresse, mais il est toujours à la moitié de ce que le MR représente dans le Brabant wallon, par exemple. Et dans beaucoup de communes wallonnes, c’est un progrès de 2 à 3%. Ce n’est pas le raz-de-marée vert comme dans certaines communes bruxelloises.

Le tableau est beau. Mais à Bruxelles, il l’est moins…

Des bourgmestres qui n’ont pas démérité se retrouvent hors des majorités. Et j’en suis malheureux pour eux parce que l’engagement communal est particulièrement intense. À certains endroits à Bruxelles, pas partout, Écolo progresse et il y a un effet sur le MR, indiscutablement. À d’autres endroits, le PTB progresse très fort comme c’est le cas à Molenbeek. On doit bien prendre en compte ce message-là. Il faut tenter de décoder ce que l’électeur a voulu dire même s’il ne s’agit pas d’une vérité scientifique. À Bruxelles et en Brabant wallon, moins ailleurs en Wallonie, il y a un progrès pour Écolo qui correspond à une attente des citoyens pour plus de prise en compte de thèmes climatiques, énergétiques, la sécurité alimentaire qui ont beaucoup été dans l’actualité ces derniers mois. Cela traduit une aspiration de la population. Et c’est une bonne chose.

Est-ce que vous, dans votre gouvernement, vous êtes prêts à prendre un peu plus en compte les aspirations de la population?

Nous devons plus mettre en évidence ce que nous faisons…

Qu’est-ce que vous faites pour le climat?

Nous avons massivement investi dans l’éolien offshore. On a massivement investi pour améliorer nos connexions avec les pays voisins. On est le premier gouvernement à avoir une stratégie pour faire monter en puissance les énergies alternatives qui remplaceront le nucléaire. Dans tous les forums internationaux, on est de ceux qui expriment des ambitions pour le climat dans un moment où les États-Unis essaient de faire un dumping environnemental au détriment des entreprises européennes. Il y a un gigantesque fossé dans la perception des citoyens entre ce que nous faisons et ce qui est entretenu par nos adversaires politiques.

Il y a un grand complot?

Non. Je ne suis pas dans cette théorie-là, je vous rassure. Mais sur ces grands sujets, les adversaires sont dans une attitude qui alimente une forme de désinformation. On a eu un débat passionnant au Parlement où j’ai défendu point par point notre programme sur l’économique, le sécuritaire. J’ai combattu toutes les contre-vérités. Je constate que quand j’ai ce débat-là, il n’y a pas la capacité d’avoir un retour au travers des médias classiques pour mettre en exergue ce qui se passe. Le président du PS, quand il est monté à la tribune, a énoncé un festival de contre-vérités, démenties par le Bureau du Plan, la Banque nationale ou la Commission européenne.

Vous dites que vous avez des solutions pour le nucléaire. Le remplacement des centrales par d’autres solutions n’est pas en avance…

C’est plutôt l’inverse si j’étais un peu provocateur. Il y a six des sept centrales qui ne fonctionnent pas. Je pourrais dire que la sortie du nucléaire a été plus rapide que ce que nous avions prévu pour 2025.

Oui, par la force des choses…

C’est donc la confirmation que ceux qui disaient qu’on pouvait sortir de manière brusque du nucléaire sans problème se trompaient. On est victimes aujourd’hui d’Electrabel qui a mal géré ses calendriers, c’est le moins que l’on puisse dire. On a un problème d’approvisionnement et on a un impact sur les factures. C’est bien la démonstration que la seule possibilité est de fixer une date de sortie et avoir une sortie qui soit organisée pour monter en puissance les formes alternatives d’énergie. Et c’est ça qui est fait. C’est vrai qu’on a été mis en difficulté par les décisions troublantes d’Electrabel. Je me battrai pour une sécurité d’approvisionnement. C’est le sens de mes contacts avec l’Allemagne, la France et des opérateurs privés. L’autre problème, c’est la facture. Ici au mois de septembre, il y a un pic, au moment où Electrabel fait son annonce, qui impacte la facture. On a branché les juristes pour qu’Electrabel supporte cet impact soit volontairement, soit par la contrainte.

Le consommateur ne va pas payer?

Tout est mis en œuvre pour que le consommateur ne paie pas la part liée à l’arrêt du parc nucléaire. Une partie de la hausse est liée à l’évolution géopolitique, à l’évolution du prix du pétrole, le prix du gaz. La Creg, qui est l’instance de régulation, étudie tout cela.

En attendant, on peut constater que vous n’avez pas converti la Wallonie à être de droite…

Je ne suis pas convaincu que les repères gauche-droite soient pour une partie des électeurs encore significatifs. Sur base de ces résultats, le MR n’a pas une majorité absolue à Bruxelles et en Wallonie. Mais c’est vrai aussi que ceux qui ont mené une opposition très dure au Parlement, très virulente, n’ont pas été récompensés non plus.

La Wallonie et Bruxelles sont plus que jamais à gauche avec la montée du PTB…

Je ne veux pas me mettre la tête dans le sable par rapport à la montée en puissance du PTB qui provoque une extrémisation du PS. On voit bien que le PS court derrière le PTB. Et ça, ce n’est pas bon pour l’avenir du pays parce qu’on a besoin de faire des réformes économiques, sociales pour relancer l’emploi et augmenter le pouvoir d’achat. Nous avons besoin de réformes pour moderniser notre économie pour la préparer au numérique, à l’intelligence artificielle. Les archaïsmes de l’extrême gauche qui en permanence divisent ceux qui entreprennent et les travailleurs, c’est absurde et ça provoque surtout un appauvrissement généralisé. Ce gouvernement essaie au contraire de concilier le développement économique au service des travailleurs. On a besoin d’entreprises qui innovent et qui embauchent. Et on a besoin d’un marché du travail dans lequel les travailleurs peuvent conjuguer leur vie professionnelle et familiale mieux qu’aujourd’hui. C’est l’enjeu du monde dans lequel nous allons.

À côté de la montée du PTB, il y a aussi une montée de l’extrême droite, du Vlaams Belang, en Flandre…

Dans les deux cas, il y a un vote extrémiste pour des partis menaçants pour les valeurs fondamentales. Le PTB, ça a toujours été plus de pauvreté, moins de liberté. C’est un programme fondé sur les mensonges, sur la démagogie extrême. On voit partout en Europe des extrémistes de gauche et de droite qui se retrouvent dans une détestation de l’Europe.

Vous ne craignez pas que cette poussée du Vlaams Belang n’entraîne la N-VA toujours plus loin sur sa droite?

Vous présupposez dans votre question que la N-VA court à droite et à l’extrême droite.

C’est le même processus que celui que vous dénoncez avec le PS par rapport au PTB…

Ce gouvernement développe très largement le programme que le MR a depuis déjà des années. On fait une réforme fiscale pour soutenir plus les PME qui payaient avant 33 % d’impôts et aujourd’hui, c’est 20 %. Ce n’est pas une promesse. C’est un fait. On soutient les indépendants qui bossent et qui ont du mal. Et ça marche: plus de 200 000 emplois ont été créés sous cette législature. Nos recettes, elles marchent. Le chômage recule. Sur la sécurité, c’est le programme du MR. On peut aujourd’hui interpeller les terroristes même la nuit. Il y a des dizaines de mesures qui ont été possibles avec l’Open VLD et la N-VA et qui ne l’étaient pas avec le PS parce qu’il votait contre. Et puis, sur les questions de migration, il y a une grande différence entre les politiques menées et ce qui a été dit. Moi j’assume totalement ce que nous faisons. Nous avons une politique qui est humaine et ferme. Ce n’est pas un slogan. C’est humain. Nous respectons totalement nos engagements au niveau international. Quand quelqu’un vient comme réfugié, on le prend en charge s’il rentre dans les conditions. Soit quelqu’un vient et ne demande pas le statut de réfugié, c’est le problème des transmigrants, et alors il est illégal et ne respecte pas les lois de ce pays. Il y a des excès de simplisme à gauche et à droite. Et moi j’essaie de tenir l’église au milieu du village. Ce n’est pas simple. Il est très difficile de rendre audible le message par rapport à ce que la majorité des citoyens veulent: accueillir convenablement ceux qui sont dans les conditions, mais on ne peut pas accueillir tout le monde.

Vous ne regrettez pas et vous ne regretterez jamais de gouverner avec la N-VA? Vous avez quand même dû reprendre quelques fois votre secrétaire d’État sur la manière dont il s’exprimait…

Je l’ai fait moins que ce qu’on raconte. Je l’ai fait. Mais cela montre que c’est un département qui est complexe à gérer où on ne peut pas faire du simplisme. Et puis, l’attaque permanente sur la N-VA, c’est le reproche de ce péché originel et cela camoufle en réalité une grande faiblesse de l’opposition sur le fond.

Les projections, sur base des résultats des élections provinciales, ne permettent pas de reconduire votre coalition…

Je n’y crois pas beaucoup, à cette indication à ce stade. On va, le moment venu, montrer quel est notre programme pour la suite. On aura une force et une crédibilité.

Qu’est-ce que vous avez appris de ces années comme Premier ministre?

Énormément. C’est un changement de vie vraiment extraordinaire. Le climat des attentats a d’ailleurs rendu la tâche encore plus compliquée. Je ne peux pas me permettre d’être ne serait-ce qu’une demi-heure hors connexion. J’ai aussi désormais un regard neuf sur cette fonction. En Belgique, nous avons une tendance collective à être systématiquement négatifs. Nous ne sommes pas conscients que, vu de l’extérieur, depuis quatre ans, nous avons un pays impressionnant par sa stabilité. Lorsque je rencontre des ministres européens, la plupart sont particulièrement élogieux.

Si l’électeur vous le permettait, vous reconduiriez cette majorité?

C’est totalement prématuré. Et je ne pronon- cerai plus jamais d’exclusive. De bonne foi, j’avais pensé il y a quatre ans que la N-VA ne renoncerait pas à son programme communautaire. J’ai été surpris de pouvoir forcer la N-VA à écarter son agenda en la matière. Le parti qui a le plus sacrifié son programme pour participer à ce gouvernement, c’est bien la N-VA. Le pays a été beaucoup plus trahi par le PS que par la N-VA.

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