L’extrême droite dans les rues : les médias doivent-ils couper le « cordon sanitaire » ?

La "marche contre Marrakech" a rappelé que la violence fait partie de l’ADN des formations d’extrême droite, mouvements qui trouvent un écho important sur les réseaux sociaux… Question : le "cordon sanitaire" fonctionne-t-il encore aujourd’hui ? 

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Dimanche, aux alentours du rond-point Schuman à Bruxelles, 5500 personnes ont manifesté leur opposition au Pacte de l’Onu sur les migrations. Organisée par des mouvements flamands de droite et d’extrême droite, cette « marche contre Marrakech » a principalement rassemblé des hommes néerlandophones, dont Dries Van Langenhove, le fondateur du mouvement radical Schild en Vrienden, et des cadres du Vlaams Belang comme Filip Dewinter. Il fallait s’y attendre, la colère des protestataires a finalement muté en violence (jet de pierres et de mobiliers urbains) contre la police qui a dû procédé à près de 90 interpellations…

La RTBF, qui couvrait l’événement, s’est faite interpellée par certains spectateurs remontés pour avoir interviewé et donné la parole au président des Jeunes du Vlaams Belang, Bart Claes, dans son reportage diffusé dans ses éditions du JT. Le chaîne publique aurait failli à son devoir pour avoir accordé de la visibilité à un mouvement d’extrême droite. Elle s’est défendue : « Le reportage n’est pas du tout complaisant et prend clairement de la distance avec ce qui est dit. Il illustre d’ailleurs la manière violente et extrême avec laquelle les manifestants se sont comportés. Il n’y a pas de rupture du cordon sanitaire.« 

Censure à la liberté d’expression ?

Le fameux « cordon sanitaire » est une notion bien de chez nous. Il comporte deux volets, l’un politique et l’autre médiatique. Son instauration remonte au Pacte d’Egmont (1977), à l’initiative des partis politique flamands pour exclure l’extrême droite – représenté par le futur Vlaams Blok, actuel Vlaams Belang – de toute coalition politique. En Flandre, les médias avaient aussi pour interdiction de se faire l’écho des positions défendues par les nationalistes mais, devant le nombre de voix récoltées par le Vlaams Blok au début des années 90, le verrou a finalement sauté. Devant la percée électorale de l’extrême droite, les journalistes flamands ont préféré changer de tactique. Depuis, ils invitent donc l’extrême droite dans leur médias sans toutefois leur laisser le champ libre, en amenant – a priori – des contradicteurs dans les colonnes des journaux ou sur les plateaux TV.

Du côté francophone en revanche, le cordon sanitaire s’étend toujours à la sphère médiatique, en particulier au sein du service public. Une pratique évidement contestée par les mouvements labellisés « extrême droite » qui l’accuse de « censure » et de « porter atteinte à la liberté d’expression« . Certains analystes l’estiment également contre-productive, le cordon plaçant ces partis dans une éternelle position de victimes, sans que leurs électeurs puissent concrètement juger de leur capacité ou non à gouverner…

La presse, une arme symbolique

Cependant, avec la portée actuelle des réseaux sociaux qui dépasse largement la cadre médiatique traditionnelle, les formations d’extrêmes droites possèdent des canaux de communication pour toucher directement les citoyens-électeurs. Dès lors, ne vaudrait-il pas mieux « couper le cordon », à l’image de ce qui se fait déjà au Nord du pays ? « Avec les réseaux sociaux, l’efficacité du cordon sanitaire a peut-être diminué mais la symbolique, elle, reste intacte« , estime Pierre Verjans, politologue à l’ULg. « En Flandre, l’identité nationale a permis à l’extrême droite de s’implanter beaucoup plus facilement. Côté francophone, les partis d’extrême droite ne grandissent pas, ni lors des dernières élections, ni dans les sondages. On ne peut pas dire que la propagande de la victimisation leur rapporte pas beaucoup. Le cordon sanitaire fonctionne donc toujours bien. » 

Selon Pierre Verjans, il ne vaudrait toutefois mieux pas se reposer sur ses lauriers : « Il y a toujours lieu de penser à une évolution. Il y a quelques mois, le Parti Populaire a franchi une barrière, passant de parti frileux vis-à-vis des étrangers à formation résolument xénophobe. Cela change beaucoup dans la manière dont les médias évoquent ce parti et le soutien que représente une interview dans la presse de référence. Même si, aujourd’hui, une grande masse de communication se fait par l’intermédiaire des médias sociaux, relayer une interview dans la presse de référence, c’est un argument supplémentaire. Ne pas l’accepter, c’est enlever une arme symbolique à ces formations. » 

Les agités de l’extrême droite désignent le cordon sanitaire comme la laisse prouvant la connivence entre les politiques et leurs chiens de garde journalistes… Si des manifestations comme celle de dimanche ne peuvent pas être empêchées (le Conseil d’État a contredit les interdictions de la Ville de Bruxelles et de la Région bruxelloise, estimant qu’il était fondamental de ne pas restreindre la liberté de manifester – NDLR), le travail des médias est d’autant plus important pour rappeler que derrière ceux qui scandent « liberté d’expression » peuvent se cacher des défenseurs d’idéologies violentes et anti-démocratiques.

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