Les syndicats se mettent au jaune pour bouffer l’orange-bleue

La mobilisation syndicale de ce vendredi s'est inscrite dans un contexte particulier, entre un mouvement citoyen déterminé et un gouvernement dans le flou.

Les syndicats ont repris leur mobilisation ce vendredi. ©Belga

Les syndicats organisaient aujourd’hui leurs premières actions depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes. Une mobilisation disparate, bien suivie à Liège et Charleroi, nettement moins dans la capitale, mais suffisante pour bloquer une partie du pays. Alors que la tendance était au jaune, les syndicats voulaient rappeler qu’ils restaient les interlocuteurs privilégiés de la lutte contre les mesures voulues par le gouvernement Michel. La vigueur avec laquelle ils s’attaquaient à la suédoise au début de législature a ensuite fait place à la volonté de laisser une chance à la concertation sociale. Et cela n’a, semble-t-il, pas marché, la révolte née en France ayant atteint nos latitudes jusqu’à provoquer des tensions entre gilets jaunes et forces de l’ordre à Bruxelles samedi dernier.

La mobilisation de ce vendredi avait alors des allures de rattrapage improvisé. Une analyse hâtive pour Jean Vandewattyne, chargé de cours en sociologie à l’UMons. « Cette journée était prévue de longue date, avant l’arrivée des gilets jaunes. Elle s’inscrit dans l’historique de mobilisation syndicale que l’on connaît depuis le scrutin de 2014. » Un avis confirmé par Esteban Martinez, professeur de sociologie du travail à l’ULB. « Les syndicats représentent un réel contre-pouvoir en Belgique. Avec un salarié syndicalisé sur deux chez nous, ils restent le meilleur moyen d’expression face aux entreprises et à l’État. Mais cela n’empêche pas la naissance ponctuelle de mouvements parallèles. »

Voir certaines institutions habituées à participer à ce genre d’actions, comme la Stib ou la SNCB, passer cette fois outre ces grèves n’est pas non plus très étonnant. « Les syndicats continuent à mobiliser mais elles ne souhaitent probablement pas épuiser toutes leurs ressources en une fois, signale Jean Vandewattyne. Je pense que c’est une bonne approche. » Il n’y avait donc, cette fois, pas de réel consensus entre les grandes centrales pour mettre la pression dans l’immédiat sur un gouvernement qui est lui-même dans le flou. « La conjoncture politique peut être elle-même démobilisatrice. Les syndicats restent au taquet mais attendent, comme tout le monde, de voir dans quelle direction va se diriger ce nouveau gouvernement » insiste Esteban Martinez.

Soutenir les populations précarisées

Certains n’ont pas hésité à parler de faillite du modèle syndical ces dernières semaines, au plus fort d’un mouvement désordonné mais vigoureux. « Des choses importantes se jouent en ce moment, et les analystes politiques sont attentifs à la convergence qui pourrait naître, bien qu’il faudrait d’abord analyser dans quelle mesure les gilets jaunes sont déjà rattachés à un syndicat. » Leurs revendications ont en effet tendance à se rejoindre et il ne s’agit pas de les opposer. « Je n’ai pas vu, chez les gilets jaunes belges, de calicots anti-syndicats, reprend Esteban Martinez. Mais il est possible que certains ne se retrouvent plus dans les syndicats. D’autres peuvent ressentir un malaise à cause des difficultés des syndicats à se faire entendre ces dernières années, la concertation sociale n’ayant pas abouti à grand chose face un gouvernement qui l’a vidée de son contenu. »

Pour le professeur de l’ULB, les syndicats belges seraient malgré tout bien inspirés de voir dans le mouvement des gilets jaunes la colère d’une population qu’ils négligent. « Cela ne va pas de soi pour les syndicats, par définition liés au monde l’entreprise, mais ils doivent en profiter pour se positionner en soutien des plus précarisés. Le mouvement des gilets jaunes ne changera pas leur schéma institutionnel de concertation et l’utilisation des manifestations comme outil de défense, mais il doit les interpeller dans leur capacité à écouter ces populations précarisées. »

D’une manière plus générale, il convient aussi de se demander si le scénario d’un gouvernement en affaires courantes n’arrangerait pas certains responsables syndicaux. Là aussi, Esteban Martinez se veut nuancé. « D’un coté, un frein aux réformes décidées par le gouvernement Michel 1 serait plutôt une bonne nouvelle et permettrait aux syndicats de souffler un peu– maintenir la pression n’est pas simple, même pour eux- mais dans l’absolu, personne n’a intérêt à rester dans le flou. Sans interlocuteurs, il n’est pas possible de négocier.»

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