Débordements en France : la police va-t-elle trop loin ?

Lycéens et gilets jaunes, de plus en plus de citoyens font face à une certaine violence de la part des forces de l’ordre. Une vidéo publiée jeudi soir sur les réseaux sociaux, montrant de jeunes lycéens arrêtés par la police, fait scandale.

1er décembre 2018, Paris © Belga Image

Des adolescents agenouillés en ligne, les mains sur la tête, les yeux baissés. Derrière eux, des policiers cagoulés et armés de matraques déambulent. L’un deux s’exclame « Voilà une classe qui se tient sage ! ». Sur les réseaux sociaux, cette vidéo relayée depuis jeudi soir suscite de nombreuses réactions. La scène se déroule en France, dans la commune de Maintes-La-Jolie en Île-de-France. Ces adolescents font partie des 153 lycéens interpellés jeudi par la police suite à des violences perpétrées en marge de plusieurs blocages dans les lycées Saint-Exupéry et Jean-Rostand.

Sur Twitter, les réactions des internautes et de plusieurs personnalités publiques ne se font pas attendre. « Wow. La violence du truc. Ce sont des gamins ! », s’indigne le journaliste Hugo Clément. « Il faut dire les choses posément mais fermement : ce qui s’est passé avec les lycéens de Mantes-la-jolie – ces scènes dont il existe de nombreuses photos et vidéos – est simplement intolérable », écrit Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. « Glaçant, inadmissible. Cela n’est pas la République. La jeunesse française humiliée. Mais que cherche le pouvoir sinon la colère en retour ? », s’est interrogé l’ancien candidat socialiste à la présidentielle, Benoît Hamon. « L’image est forcément choquante. Quand j’ai vu ces images, j’ai moi-même été choqué », a reconnu le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer. Mais pour lui, il est important de rappeler le « contexte » de l’événement.

Le contexte, parlons-en. Le mouvement des gilets jaunes (beaucoup plus important en France que chez nous) a entrainé de nombreuses manifestations chez les jeunes français. Lundi, environ 188 lycées étaient bloqués. Mardi, 200 autres leurs ont emboités le pas. Ce jour-là, plusieurs poubelles sont incendiées et des projectiles sont lancés sur les forces de l’ordre qui répliquent avec des grenades lacrymogènes. La tension est à son comble. « Le préfet a demandé de ne pas utiliser de gaz lacrymogènes, mais la situation a commencé à dégénérer, explique Thierry Laurent, le directeur du cabinet du préfet. La police ne parvenait pas à repousser des jeunes qui n’étaient pas des lycéens. Là, deux ou trois grenades lacrymogènes ont été lancées et la dispersion a eu lieu », poursuit-il. Le lendemain, 300 jeunes se rassemblent devant l’école Jean-Rostand. Un regroupement qui dégénère rapidement avec des « feux de barricades » suivis par « des jets de pierres et de cailloux sur les policiers », raconte un témoin au journal Le Monde.

Un petit groupe en profite pour voler une dizaine de bonbonnes de gaz dans des habitations alentours et les jette dans un feu de poubelles. Heureusement, les bonbonnes n’ont miraculeusement pas explosé. « Nous avons alors donné la consigne de ne pas les poursuivre, explique le directeur du cabinet du préfet Jean-Jacques Brot. Nous sommes dans une logique de désescalade ». Cinq jeunes sont tout de même placés en garde à vue.

Jeudi matin, des poubelles sont incendiées vers 9 heures à Saint-Exupéry et « deux véhicules s’embrasent sur le parking de la patinoire, à 300 mètres de l’établissement », rapporte Le Monde. Selon un habitant du quartier, les lycéens auraient alors voulu bloquer l’entrée du lycée mais se sont finalement fait coincer par les policiers. « Ils se sont tous fait coincer derrière la Maison des associations-Agora, située en face du lycée Saint-Exupéry, là où les vidéos ont été tournées », raconte le riverain.

« Je ne connais pas d’autres méthodes »

En réaction aux critiques, Thierry Laurent s’est justifié : « Comment 70 policiers maintiennent-ils au calme 150 jeunes ? Il leur fallait bien trouver des moyens pour les faire tenir tranquilles. Je ne connais pas d’autres méthodes ». « Nous avons demandé aux policiers d’intervenir avec calme face à ce mélange de violences lycéennes et de violences urbaines, explique de son côté Jean-Jacques Brot. Et nous avons décidé avec le procureur de la République qu’il fallait faire des interpellations ». Résultat : 153 gardes à vue à Mantes-la-Jolie. L’âge des personnes interpellées : entre 12 et 20 ans. Depuis, 79 jeunes, dont la plupart sont des mineurs, ont été relâchés.

Le week-end dernier, une autre vidéo faisait scandale sur la toile. On y voit des gilets jaunes se faire sortir violemment d’un Burger King et ensuite frappés à la matraque dès la porte du fast food passée. La scène s’est déroulée samedi 1er décembre vers 18h50, le jour de la grande mobilisation des gilets jaunes dans la capitale française.

Se préparer au 8 décembre

Avec un nouveau rassemblement de ce type prévu ce samedi, c’est au tour de la police de craindre une montée de violences. « Tout laisse à penser que des éléments radicaux, des factieux, vont à nouveau tenter de se mobiliser samedi, a déclaré vendredi le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, qui promet un dispositif sécuritaire « de grande envergure ». Et comme mieux vaut prévenir que guérir, le compte Twitter du gouvernement français a publié aujourd’hui une vidéo de quelques secondes sur le droit de manifester, mais « sans casser ».

S’il est dangereux de généraliser, il reste important de noter que la violence vient des deux camps : citoyens et forces de l’ordre. Lors du rassemblement du 1er décembre, plusieurs CRS ont été violentés par les gilets jaunes et plusieurs restent traumatisés par les événements. « Je n’ai jamais vu ça », témoignait mardi un CRS sur France 2. Boulons, peinture, pavés et même de l’acide, les policiers auraient été assailli par les manifestants : « C’était vraiment destiné à nous blesser, à nous tuer », témoigne ce CRS à visage découvert. Comme le souligne Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat policier VIGI, certains policiers sont en plus « solidaires » avec le mouvement des Gilets jaunes. Il conseille « ceux qui veulent faire passer un message de fond de ne pas aller à la confrontation ». Le syndicat a déposé « un préavis de grève illimité à partir du 8 décembre 2018 pour les personnels administratifs, techniques, scientifiques et ouvriers d’état/cuisiniers du ministère de l’Intérieur », justifiant cet appel à la grève de cette manière : « les revendications des gilets jaunes nous concernent tous. […] nous savons que nous aurons des blessés et nous craignons d’avoir des morts parmi nous ». Les policiers n’ayant pas le droit de grève, le préavis s’adresse en réalité aux fonctions supports.

L’escalade de violence va-t-elle atteindre son point culminant demain lors des manifestations des gilets jaunes à Paris ? De nombreuses personnes appellent à l’apaisement sur les réseaux sociaux. Des mesures exceptionnelles ont en tous cas déjà été prises pour protéger la capitale d’éventuelles échauffourée : la quasi-totalité des unités de CRS et d’escadrons de gendarmerie devrait être mobilisée.

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