« Des élections anticipées ? C’est extrêmement risqué »

Après les crispations autour du pacte migratoire, la survie du gouvernement est en jeu et les paris sont ouverts. Tombera ou tombera pas ? Analyse de la situation avec Pierre Vercauteren, professeur de science politique à l’UCLouvain.

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Charles Michel obtiendra (vraisemblablement) l’aval du Parlement pour signer le Pacte migratoire à Marrakech. Et ce, sans l’accord du principal parti au pouvoir, la N-VA. Il y aura un grand perdant: le gouvernement belge joue sa survie et les nationalistes flamands leur crédibilité politique. « Quoiqu’il arrive, cette crise va laisser des traces pour le reste de la législature et peut-être même pour l’après-scrutin 2019 », prévient le politologue Pierre Vercauteren (UCLouvain). La « Suédoise » était peut-être bien une coalition kamikaze. C’est juste que la bombe a mis le temps pour péter.

Faut-il craindre un retour anticipé des électeurs aux urnes ?

Pierre Vercauteren : Le scénario est simple, il y a deux possibilités. Soit la N-VA avale la couleuvre et reste malgré tout au gouvernement, qui en sera fragilisé. Soit la N-VA refuse et incarne le parti qui provoque la crise. Et ça, il pourrait en payer le prix sur le plan électoral. On a pu constater depuis une dizaine d’année que le parti qui provoque une crise gouvernementale était celui qui en payait souvent la note auprès des électeurs (cdH au gouvernement wallon en 2017 et Open-VLD au fédéral en 2010). Cela étant, il n’est pas certain qu’une défection de la N-VA par rapport au pacte entraîne systématiquement des élections anticipées. Il est tout à fait envisageable d’avoir un gouvernement minoritaire qui, au cas par cas, parviendrait à tenir le coup jusqu’aux élections de mai en obtenant l’appui d’autres formations hors de la coalition gouvernementale restante. On serait alors virtuellement dans un gouvernement d’affaires courantes… L’autre hypothèse est effectivement la présentation de la démission du gouvernement Charles Michel au Roi. Mais même dans ce cas, le souverain pourrait proposer au Premier ministre de gouverner jusqu’aux élections de mai… Dans le climat actuel de défiance des électeurs envers le monde politique, je pense qu’organiser des élections anticipées serait d’ailleurs un exercice extrêmement risqué pour l’ensemble des partis.

Cette situation était-elle inéluctable avec la N-VA au gouvernement fédéral ?

On voit bien que, dans cet exercice, la N-VA se retrouve prise en étau. Suite à ses succès électoraux successifs, elle ne pouvait pas faire autrement que d’accepter de rentrer dans la coalition gouvernementale au niveau fédéral. Les nationalistes flamands s’y sont retrouvés exposés à plus d’un titre. C’est le principal parti de la majorité, et donc celui qui doit rendre le plus de comptes sur la politique menée. Et sur la question migratoire, la N-VA fait face à un dilemme. En refusant le pacte de l’ONU, elle n’assume pas la politique menée par son propre gouvernement. Gouvernement qui, par ailleurs, a déjà mis en œuvre un certain nombre de dispositions stipulées dans le pacte. Deuxième contradiction, fondamentale cette fois, c’est que la N-VA participe à l’exercice d’un pouvoir – le fédéral – que le parti souhaite voir disparaître pour permettre l’indépendance de la Flandre. Tôt ou tard, cela allait remonter à la surface, ce qui est clairement le cas aujourd’hui. En effet, ce n’est que l’aboutissement d’un processus qui était inéluctable pour la N-VA.

Dès le départ, la « suédoise » avait été qualifié de coalition kamikaze. Charles Michel a tout de même maintenu le drakkar à flot. Tout ça pour qu’il coule à six mois des élections… ?

Il y a un facteur dont on ne doit pas sous-estimer l’impact : l’érosion des résultats de la N-VA dans les sondages d’opinion depuis plus d’un an. Une érosion qui s’est confirmée dans les urnes aux dernières élections par un recul des voix. Le parti de Bart De Wever se demande comment récupérer les votes perdus en faveur du Vlaams Belang ? Depuis 2010, ses succès étaient justement basés sur sa capacité de siphonner les voix du Belang. À partir du moment où les électeurs retournent vers l’extrême-droite, la N-VA se retrouve confrontée au caractère composite de son électorat qui, dans son ensemble, n’est pas spécialement nationaliste ou extrémiste. C’est comme si le parti jouait au Mikado. Lorsqu’il essaye de récupérer une partie de son électorat en direction du Vlaams Belang, il risque de s’aliéner une autre partie de l’électorat libéral qui ne partage pas du tout ce point de vue. C’est un exercice extrêmement difficile. Ceci dit, la N-VA va sans doute rester incontournable lors des prochaines élections, que ce soit aux niveaux régional ou fédéral. La question c’est: dans quelle mesure le parti serait tenté par une cure d’opposition fédérale après les élections de 2019, pour retrouver sa virginité perdue en participant au pouvoir? C’est une hypothèse, mais cela dépendra des résultats des élections de mai prochain.

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