Ça part dans tout l’essence : le mystère des gilets jaunes

Ils ont bloqué les routes françaises et les sites pétroliers du côté de la Belgique. Le mouvement des gilets jaunes est un ovni sociologique.

Gillets jaunes © Belga Image

Prévisible par personne, né en deux temps et trois clics sur les réseaux sociaux, le mouvement des gilets jaunes a été rallié par plus de 280.000 personnes en France et par une poignée de citoyens en Belgique uniquement francophone. En un mois à peine, la colère virtuelle s’est traduite en actions bien réelles, entraînant des blocages routiers à plus de 2.000 endroits, provoquant de nombreux blessés et même un mort.  Ces automobilistes en colère ont brandi leurs gilets fluo de détresse pour dénoncer les tarifs des carburants. Plusieurs groupes de citoyens mécontents belges ont bloqué des dépôts de carburant et des sites stratégiques. 

Selon les analyses, ces citoyens sont qualifiés de poujadistes, de réactionnaires, d’extrémistes. Ils échappent surtout aux grilles d’analyse institutionnelles ou habituelles en étant à la base totalement neutres et apolitiques. Les cinq ou six citoyens français à la base de l’étincelle qui a mis le feu aux poudres ou de la goutte d’essence qui a fait déborder le vase d’une colère populaire ont été scannés sans qu’on leur trouve d’attaches ou de couleur politique ou syndicale. En Belgique, l’un des leaders est toutefois un ancien du PP, le parti populaire de Modrikammen. Chez nous, ce dernier a annoncé que les gilets jaunes se présenteraient aux prochaines élections sous la forme d’un mouvement citoyen. 

Jean Viard, sociologue spécialisé des néo-ruraux et directeur de recherche au CNRS qualifie le mouvement de poujadisme événementiel sans leader. Pour le sociologue de l’université de Paris 2 Jean-Baptiste Comby, la mobilisation des “gilets jaunes” peut être vue comme “un appel à appréhender les défis climatiques en tenant compte des personnes fragiles”. Les “gilets jaunes” seraient dès lors des écologistes qui s’ignorent. D’autres experts pointent encore une parenté avec les jacqueries, les révoltes paysannes de l’occident médiéval dans le sens où elles étaient des explosions populaires qui n’avaient pas de représentant mandaté ni de vision cohérente de l’émancipation. Ces mouvements étaient dirigés contre la noblesse qui était vue comme une caste sourde aux difficultés du peuple. Les actions des “gilets jaunes” seraient dès lors les premières jacqueries écologistes. 

“Les mouvements sociaux démarrent toujours d’un élément qui touche en direct le quotidien des gens. C’est une colère liée au niveau de vie des gens pour qui la voiture reste centrale dans leur existence, analyse Julien Dohet, historien spécialisé dans l’histoire du mouvement ouvrier et secrétaire Politique au SETCa-Liège. Les réseaux sociaux facilitent une forme d’horizontalité, permettent de diffuser facilement un message et d’entrer en contact. Ce qui se passe est significatif d’une colère hors du cadre politique et syndical. Il y a des travailleurs qui ne savent pas aller travailler aujourd’hui sans leur voiture. La question du prix du carburant se rapproche du prix du pain à une autre époque.”

Super hausse en 2018

Sur les 12 derniers mois, le prix de l’essence a bondi de 10 % et celui du diesel de 16 %, atteignant un nouveau record historique en ce mois de novembre. Le diesel est désormais plus cher que l’essence, un basculement historique qui a de quoi déboussoler l’automobiliste à qui on a vendu le rêve diesel comme un investissement dans un carburant moins cher pendant des décennies. Plus globalement, si l’on compare avec les années 70, le diesel est treize fois plus cher aujourd’hui. L’essence, quant à elle, est sept fois plus chère.

Mais moins cher qu’avant

Selon les calculs de l’économiste Philippe Defeyt (Institut pour un développement durable), le prix réel de l’essence est cependant moins cher en 2018 que durant la période 2004-2015. Quant au prix réel du diesel, il est de 10% inférieur au maximum historique observé en 2012. Plus encore : selon les calculs de Philippe Defeyt, “se déplacer en voiture coûte donc aujourd’hui proportionnellement moins cher qu’en 1970”, c’est-à-dire avant le premier choc pétrolier en 1972. Pourquoi ? En 50 ans, les véhicules sont devenus de moins en moins énergivores, ce qui veut dire qu’avec un même plein de carburant on fait nettement plus de kilomètres en 2018 qu’en 1970. Une différence de l’ordre de 30 %. Par ailleurs, entre 1970 et 2018, le revenu moyen dont nous disposons a augmenté plus vite que ce que nous coûte en moyenne l’achat et l’utilisation globale d’une voiture.

Une captivité

Les gilets jaunes revendiqueraient-ils sur base d’une fake news ? C’est plus complexe que ça. On le lira dans notre enquête sur le rapport de la population à l’écologie. Les travailleurs se déplacent toujours massivement en voiture pour se rendre au boulot. Une partie importante de la population reste captive de son véhicule quatre roues. Des parcs d’activités économiques, des centres commerciaux ou des quartiers d’habitation ont été construits en périphérie des villes. L’offre en transports en commun ou mobilité douce est loin d’être optimale ou simplement possible pour de nombreux travailleurs dont on exige une flexibilité toujours plus forte dans les horaires professionnels. Tout cela ne facilite pas le recours aux alternatives à la voiture individuelle.

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