Violaine raconte l’histoire du premier planning familial francophone: elle y a travaillé toute sa vie

Il y a 50 ans, le premier planning familial de francophonie, Aimer à l'ULB ouvrait ses portes. Violaine De Clerck y a été psychologue pendant 43 ans, elle se souvient des progrès et combats de l'époque. 

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Droit à une protection abordable, éducation sexuelle, autorisation de faire de la publicité pour la contraception : cet anniversaire est également l’occasion de rappeler que le combat pour arriver jusqu’ici fût long et la borieux. L’importance aussi de rappeler que, même 50 ans après, tout n’est pas acquis et même ce qui l’est reste fragile. Comme si la sexualité, surtout chez les jeunes, était destinée à rester quelque chose de tabou.  

Le tout premier planning familial de Belgique naît en Flandre. Bruxelles va lui emboîter le pas au début des années 60, qui est à l’origine du projet?

Violaine De Clerk: « Ce sont des personnes de l’Université Libre de Bruxelles qui sont à l’origine d’un tout premier centre de planning francophone qui s’appelait Famille Heureuse et était situé à Saint-Josse. Ensuite, ce centre a ouvert une antenne sur le campus de l’ULB en 1964. Il y avait quelqu’un deux fois deux heures par semaine qui recevait des étudiants et s’il fallait un rendez-vous médical pour de la contraception, la personne était envoyée à Saint-Josse. Mais Aimer à l’ULB est un pionnier dans l’histoire des plannings familiaux.

La communication autour de la contraception a été rendue possible notamment grâce à Marco Abramovic, militant communiste et étudiant en psychologie à l’ULB. Il faisait aussi partie des ténors de l’assemblée libre, le gros évènement qu’il y a eu lors de mai 68 en Belgique. La publicité pour la contraception était interdite et il a organisé des conférences sur celle-ci malgré l’interdiction. Le but était de s’attaquer à l’ignorance des étudiants en matière de protection lors des rapports sexuels. Il a été confronté aux tabous sur la sexualité et a poussé l’accès à la contraception. »

Comment avez-vous pris part au projet Aimer à l’ULB?

V.D.C: « J’avais 18 ans et c’était l’époque où on commençait à penser qu’il ne fallait pas forcément être marié pour avoir une sexualité, que certaines personnes vivaient ensemble sans être unies par le mariage, etc. J’ai rejoint Aimer à l’ULB en 1975 dans le cadre de mon stage en psychologie dans une équipe qui allait dans les écoles – c’était une grande nouveauté – pour parler contraception et sexualité. Mais on allait uniquement dans les écoles secondaires où on était invités par les professeurs, souvent de morale. Déjà dans les années 70, le projet d’Aimer à l’ULB s’est développé à une vitesse VV prime. »

Est-ce qu’on peut parler d’un combat que vous avez mené?

V.D.C: « Oui c’est comme un combat puisqu’on vivait encore avec le fait que les moyens contraceptifs n’étaient pas développés. Les rendre accessibles aux jeunes c’était tout à fait nouveau. Le droit à une vie sexuelle avant le mariage aussi. Moi j’ai bénéficié de ça immédiatement, ça a été simple et naturel, je n’ai pas dû me battre grâce à Aimer à l’ULB, mais j’avais conscience que c’était quelque chose que ma mère et les femmes des générations précédentes n’avaient pas eu.

Mais c’était un combat joyeux, on n’avait pas l’impression d’aller à la guerre. C’était la sensation d’être dans un mouvement qui ouvre les portes comme on ouvre des grandes fenêtres dans un endroit sombre. On avait l’impression que le monde changeait et qu’on y participait activement. » 

©Belga Images

Quand Aimer à l’ULB ouvre, comment l’opinion publique perçoit ce nouveau lieu?

V.D.C: « Les pouvoirs publics nous ont rapidement reconnu et Aimer à l’ULB a eu un statut et des subsides qui n’étaient pas énormes, mais qui ont permis notre développement. On a été soutenus. Mais c’est clair que, même aujourd’hui, cette permission de liberté a connu des opposants. Encore maintenant, ça reste une évolution à plusieurs vitesses. Dans le fin fond des Ardennes, il y a encore des gens qui pensent qu’informer les jeunes sur le sida c’est les pousser à la sexualité et qu’il ne faut pas le faire. L’éducation sexuelle était, entre autres, vécue comme une entrave aux études. Paradoxalement, ça concorde aussi avec l’époque où on a décidé d’ouvrir des écoles mixtes. Ça veut dire qu’il y avait un mouvement social suffisamment large que pour sortir de cette ségrégation.

Très personnellement, à la fin de mes années secondaires, je ne savais pas très bien ce que je voulais faire comme études, mais j’étais sûre que je voulais aller à l’ULB et plus dans un lieu catholique. Je voulais sortir de cette ségrégation et rencontrer des garçons. »

Quand les premiers plannings ouvrent leurs portes, est-ce que c’est directement un succès?

V.D.C: « Je ne sais pas pour les autres plannings, mais à Aimer à l’ULB il y a eu un essor et en quelques années ça a explosé sur le campus. Quand je suis arrivée en 75 c’était déjà bien développé. Il y avait une effervescence. On luttait pour une cause, on luttait contre les tabous. »

Pourtant, il faudra encore attendre 15 ans pour que la loi autorisant l’avortement voit le jour. Comment cette interdiction était vécue dans les plannings?

V.D.C: « En 1975 on a commencé à pratiquer des avortements. Pendant 15 ans, ils ont eu lieu illégalement, mais publiquement (la loi est actée en avril 1990, ndlr). C’était de la désobéissance civile et on transgressait la loi, mais à cette époque 80% des urgences en gynécologie à l’hôpital venaient des avortements pratiqués par des personnes – parfois des médecins parfois pas – qui faisaient l’acte, mais pas le suivi de la patiente. Il y avait un lourd problème, on en avait conscience.

On a été plusieurs fois dénoncé et des plaintes ont été déposées. Donc on cachait nos dossiers, pour éviter de laisser des preuves. Le recteur de l’université était au courant de tout. Si la police voulait descendre dans nos locaux, elle devait obtenir son autorisation. Et même si le recteur ne nous a jamais soutenu officiellement, officieusement c’était le cas.

Manifestation pour le droit à l’avortement à Bruxelles. À gauche en 1974, à droite en 2018: 

Aujourd’hui, les mœurs et la loi ont beaucoup évolué. Quels combats sont encore à mener selon vous?

V.D.C: « Il y a une vraie libération des droits des femmes en ce moment, on le voit avec #metoo qui est très important. Certains mouvements de peur ont eu lieu et peuvent donner à des marches arrière. Quand on voit le nombre de manifestations contre l’avortement qui réunissent tant de gens, je me dis qu’il faut faire attention. Il n’y a qu’à voir aux États-Unis où le président de la Cour suprême est contre. Là-bas, il y a même des violences dans certains plannings qui le pratiquent. On sent que l’idée « avorter = tuer un enfant » circule presque davantage qu’en 68 et il y a pas mal de jeunes qui viennent avec cette pensée-là sans y avoir vraiment réfléchi. Il s’agit de ne pas tout mélanger. Il faut rester vigilant, continuer à aller dans les écoles pour informer et éduquer les jeunes. »

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