La galère des femmes pour se loger

Avoir un logement sécurisé et grand assez reste en 2018 beaucoup plus compliqué pour une femme que pour un homme. On vous explique pourquoi.

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Ce n’est pas le paradis mais c’est son petit nid qui lui sauve la vie. Bérengère vit dans un appartement étriqué qui compte deux chambres. Elle élève seule Lara, une adolescente de 15 ans et Julien, son petit dernier qui n’a que six ans. Avec son salaire de puéricultrice à temps partiel, son loyer de 800 euros lui prend presque tout ce qu’elle a. Son petit garçon dort dans la même chambre qu’elle. C’est la seule solution qu’elle a trouvée. L’homme le plus pauvre en Wallonie en 2018, c’est elle : une femme à la tête d’une famille monoparentale. Bérengère vit sur le fil. Son logement lui permet de garder ses enfants près d’elle mais il suffirait d’un grain de sable, d’un couac, d’une perte de revenu pour la chasser de son lieu de vie.

L’accès au logement est inégal entre les hommes et les femmes. Il l’est d’abord pour des raisons économiques. Les femmes gagnent moins bien leur vie. Elles sont plus souvent en charge des tâches domestiques et des enfants, passant ainsi à temps partiel. Huit familles monoparentales sur dix ont à leur tête une femme. Et ces familles sont doublement discriminées. Elles vivent avec un seul salaire et ont plus souvent besoin de grands logements. Dans le parc privé, elles ne trouvent le plus souvent que des logements avec une ou deux chambres. Dans le parc public, la loi interdit le surpeuplement des chambres à partir d’un certain âge. Mais cette loi a tendance à se retourner contre les familles précaires: peu de grands logements sont disponibles et ces familles mettent entre 5 et 10 ans pour accéder à logement social. Entre-temps, elles galèrent.

Le noeud du problème, c’est la précarité des revenus

Du reste, les femmes seules avec enfants sont mal reçues par les propriétaires . “C’est aberrant, mais des propriétaires, en 2018, refusent de louer à une femme seule avec enfant. Le gros nœud du problème, c’est la précarité des revenus. Certaines restent dans des logements trop petits et insalubres, faute d’autre choix”, confirme Soizic Dubot, du mouvement Vie féminine. “Les personnes les plus précaires sont les aînés, les familles monoparentales et les isolés. Chaque fois, on retrouve plus de femmes que d’hommes dans ces catégories”, signale Chloé Salembier, anthropologue à l’UCLouvain, qui a mené une étude fouillée sur la question de l’habitat des femmes. Une fois la cinquantaine, celles-ci vont être confrontées au mal-logement. Elles se retrouvent avec une pension plus petite, une espérance de vie plus longue et des besoins spécifiques en termes de logement et d’espace pour l’accueil des petits-enfants par exemple et pour faire face, seules, à la maladie. À la vieillesse qui fragilise et précarise s’ajoutent pour celles qui seraient voilées, d’origine étrangère, les réticences racistes qui vont encore plus les pénaliser.

Pour avoir un toit, elles sont capables de squatter de canapé en canapé

Les ruptures jettent souvent les femmes hors de chez elles, parfois en urgence. Ou alors elles restent dans la maison conjugale lors d’un divorce, mais sans pouvoir en assumer la charge. C’est là que le rêve de la maison quatre façades à la campagne tourne alors au cauchemar. Elles s’en sortent mieux dans une maison située en ville, notamment parce qu’elles vont pouvoir sous louer une partie ou cohabiter avec d’autres personnes. “ Pour remonter la pente face aux ruptures, le logement et la construction d’un lieu sécurisé constitue la première étape vers une forme d’autonomie, de reconstruction de soi et d’intégration sociale ”, explique Chloé Salembier.

Pour la plupart des femmes, cet accès à un lieu sécurisé est loin d’être simple. Mais elles sont proportionnellement moins nombreuses à vivre dans la rue que les hommes. Les femmes savent que c’est le pire du pire. Elles sont alors exposées à la violence sexuelle, en plus des autres, et perdent la garde de leurs enfants.Elles sont capables de squatter de canapé en canapé, de bricoler, d’aller jusqu’à se prostituer pour échapper à cela. Certaines iront jusqu’à offrir des services sexuels en contrepartie d’un logement. D’autres retourneront chez leurs parents. Elles sacrifieront alors leur besoin d’intimité et d’autonomie. L’association Angela.D (comme l’activiste américaine féministe Angela Davis) vient d’être ainsi créée chez nous par et pour des femmes. Angela D propose des solutions d’accès au logement à toutes et veut permettre aux femmes de se loger dans la dignité.

La construction, encore un monde d’hommes

Les femmes qui ont plus de moyens et des parcours de vie plus heureux ne sont pas épargnées pour autant. Les banques rechignent à leur faire crédit. Cela se remarque même lorsqu’un couple se présente pour acheter : la confiance est mise en Monsieur et sa compagne est ignorée puisqu’elle n’est notamment pas le revenu le plus élevé du couple. “ Et lorsque le projet se concrétise à travers un achat, les besoins des femmes ne sont pas entendus par l’architecte ou l’entrepreneur”, souligne Chloé Salembier. Elle voudra une cuisine ouverte pour une vie familiale plus harmonieuse entre les devoirs des enfants au salon et la préparation des repas. On lui fera d’autorité une cuisine fermée sous prétexte de garder les odeurs de cuisine hors du salon. La domination masculine va se loger jusque-là. Le monde de la construction est encore largement aux mains des seuls des hommes et il l’a été pendant des siècles.

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