Vieillir seul est aussi dangereux que le tabagisme

Personne ne veut finir seul. Pourtant, beaucoup ne pourront l’éviter : la Belgique comptera bientôt un million de seniors isolés. Qui auront besoin d’une aide extérieure.

© Photo de Bruno Martins / Unsplash

Le salon d’André est sobrement décoré. Fauteuils en tissus fleuris et meubles en bois remplissent la pièce éclairée par une grande fenêtre. Au mur, on ne peut pas manquer la multitude de photos encadrées, mettant en scène des jeunes et des moins jeunes, le sourire aux lèvres. “Ce sont les enfants d’un ami”, nous explique ce Luxembourgeois qui habite aujourd’hui la Région de Charleroi. Sans conjoint.e, ni descendants, André a toujours vécu seul. Il a aujourd’hui 71 ans. La solitude et le manque d’activités le pèsent. “Quand j’ai pris ma pension, je suis retourné dans la maison de mes parents dans les Ardennes. C’était une grande ferme, donc il y avait toujours du travail. Ça me faisait du bien et ça me maintenait actif. J’ai ensuite déménagé ici, et bon… Il faut s’occuper”.

D’ici 2020, notre pays comptera plus d’un million de personnes âgées solitaires.

Ayant quelques difficultés à marcher depuis quelques mois, André est victime de chutes inopinées qui l’empêchent de se balader comme il le voudrait. “Avant j’allais souvent me promener dans plusieurs parcs. Quand j’étais dans les Ardennes, je parcourais plusieurs circuits, entre 5 et 7 km. Aujourd’hui, j’ai peur d’y aller tout seul”. Encore habilité à conduire, il n’ose cependant plus faire de longs trajets : “J’en suis peut-être capable, mais cela m’inquiète, surtout que je suis assez anxieux de nature”. Et quand André parle de ses vacances, des sorties cinéma, des jeux de cartes avec les copains et de la pétanque, c’est au passé.

Être seul, ne plus pouvoir faire les activités que l’on aime et craindre l’avenir, c’est le lot de beaucoup de seniors. En 2012, une enquête menée auprès de 1.500 personnes âgées de plus de 65 ans révèle que 46 % d’entre eux se sentent seuls, et cela même si près de la moitié d’entre eux disposent d’un réseau social élargi. Être entouré n’empêche pas forcément le sentiment de solitude de s’installer, tandis qu’une personne isolée ne se sent pas nécessairement seule. Mais avec l’âge, le cercle social s’amincit de plus en plus et les problèmes de santé augmentent. Un million de solitaires En Belgique, environ 20% de la population a plus de 65 ans. Selon un rapport de la Fondation Roi Baudouin, “d’ici 2020, notre pays comptera plus d’un million de personnes âgées solitaires”.

Chez les seniors, l’isolement représente un risque sanitaire majeur, comparable à celui qui menace les fumeurs.

Un problème auquel a décidé de s’attaquer l’association bruxelloise Bras Dessus Bras Dessous (BDBD), créée il y a trois ans par Céline Remy qui, suite à plusieurs expériences familiales personnelles, se demande “comment rester heureux quand on commence à vieillir”. L’objectif principal de son ASBL est de créer un “réseau de voisins solidaires“ en mettant en contact des seniors isolés (les “voisinés“) avec des bénévoles (les “voisineurs“). “Avec la fracture numérique, la montée démographique et le changement des villes, les gens ont tendance à moins se connaitre et donc à avoir moins de connexions. Si on ne voit plus ses enfants, qu’on a perdu son conjoint, qu’on a plus de vie active ni de smartphone, cela fait beaucoup de choses qui vont mener à l’isolement“, explique Aurélie Grimard, chargée de projet chez BDBD.

En plus de ce réseau de voisins, l’association prévoit tous les mardis un lunch avec de la soupe et du pain en collaboration avec le centre de services MIRO. Comme presque chaque semaine, Christiane, 88 ans, est présente. “Je vivais avec ma fille, mais elle est décédée il y a sept ans. Je n’ai pas de conjoint. Je suis vraiment toute seule. Mes amis partent au fur et à mesure, j’attends mon tour“, explique-t-elle d’une voix lasse. Elle a pourtant pu trouver ici un peu de chaleur humaine “L’ambiance est très bonne, on est bien, tous les gens sont sympas et on est très bien accueilli. Ça a changé quelque chose dans ma vie.” Autour de la table, tous sont heureux de pouvoir trouver ici des personnes avec qui dialoguer. Tout simplement.

Être seul tue

Pour arriver à toucher ce public isolé, BDBD s’est créé un réseau avec tous les acteurs de terrain à Forest, la commune où l’ASBL est présente. Maisons médicales, centrale des services à domiciles, échevine de la cohésion sociale, maisons de quartiers : tous connaissent l’existence de l’association. C’est comme ça que Louise, 80 ans, a débarqué chez BDBD il y a un an sous les conseils de son infirmier. “Venir ici, ça me distrait, car je vis seule. Une bénévole vient me dire bonjour une fois par semaine. Parfois, on va se promener ensemble. J’ai des aides familiales qui viennent chez moi, ils font leur travail, ils parlent un peu, mais c’est différent”. Depuis son arrivée, son état de santé s’est nettement amélioré. “Louise a été femme de ménage dès ses 16 ans. Ses mains sont remplies d’arthrose, son dos est brisé Son infirmier me dit que son état a considérablement changé depuis qu’elle est chez nous. Pour lui, on a endigué la chute. Il dit qu’elle ne marcherait plus si on ne l’avait pas rencontrée”, explique Aurélie Grimard.

La solitude a un impact direct sur l’état de santé. Plusieurs études scientifiques sur les seniors et l’isolement social s’accordent à dire que la solitude représente “un risque sanitaire majeur” et entraîne “une augmentation du risque de mortalité comparable à celle des fumeurs”. Sortir les seniors de l’isolement peut alors avoir un réel impact. Une étude québécoise note “un ralentissement du déclin cognitif et fonctionnel, une diminution de la consommation de médicaments et des symptômes dépressifs, et une augmentation de la sensation de bien-être” lorsqu’une personne âgée reprend une vie sociale. S’attaquer à leur solitude, c’est reconnaître que les seniors ont aussi le droit d’être heureux.

Funérailles recherchent bénévoles

Depuis cinq ans, la commune de Jette fait participer plusieurs bénévoles aux funérailles de ceux pour qui personne n’est venu. “Ce sont souvent des gens qui n’ont plus de famille, qui ont divorcé ou qui n’ont plus de contact avec leurs enfants”, explique Eric Groenen, responsable du service état civil et inhumation. Ils sont aujourd’hui une dizaine à s’être portés volontaires pour rendre un dernier hommage à ces personnes isolées. “Certains sont eux-même isolés et font ce qu’ils aimeraient qu’on fasse pour eux. D’autres viennent car ils en ont le temps. Ce sont en général des personnes pensionnées. Il y a aussi un certain lien de camaraderie qui s’est créé entre eux”. La commune compte environ vingt funérailles de ce type par an.

 

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