L’éclat perdu de Miss Belgique

Tandis que la future reine de beauté 2019 rentrait avec ses consœurs de Turquie, nous avons enquêté sur ce concours qui inspire toujours le doute et la méfiance.

L’éclat perdu de Miss Belgique

La Belgique a été au sommet à la fois du glamour et du féminisme. C’était il y a près d’un siècle, à une époque où les concours de beauté s’inscrivaient dans le mouvement d’émancipation de la femme et où les concours de Miss en étaient une tribune. En 1931, Miss Belgique fut élue, à Galveston, au Texas, Miss Univers. Le concours féminin devint, dans nos contrées, le summum de la “branchitude”. Netta Duchâteau, la jolie gagnante namuroise de 19 ans, fut présentée à la reine et au roi et son visage inspira le paquet de cigarettes Belga. Le concours Miss Univers fut organisé chez nous en 1932 et 1935, à Spa puis à Bruxelles. Lorsque le concours reprend vie en 1952, on pose sur la tête de la nouvelle Miss Univers une couronne composée de 1.500 diamants ayant appartenu à la famille impériale russe… La toute grande classe. Mais qu’en reste-t-il ?

Les invitations que nous avons reçues pouvaient induire en erreur. Au mois de septembre, lors des photos les candidates portaient une écharpe jaune souvent sur une robe noire. De quoi suggérer une nouvelle “flamandisation” d’un secteur a priori national. Cette impression était renforcée par des chiffres interpellants. Depuis 1980, on compte 9 Miss Belgique francophones contre 29 flamandes. Sur le terrain, tout laissait à penser que cette flamandisation avait bien eu lieu. Au Parlement, lors de la “leçon de politique” donnée par Herman De Croo le 17 septembre, certains organisateurs ne parlaient ni français, ni anglais. Voilà un postulat qu’il nous fallait recouper. Cela n’a pas été sans difficulté…

Foire aux boudins

“Écoutez, je vous ai dit que ça ne m’intéressait pas, passez une bonne journée !” est l’une des réponses types que nous avons reçues de la part des anciennes candidates contactées. Quand elles répondaient… Mais une ancienne participante, devenue depuis avocate, a bien voulu être un peu plus loquace. “Ce concours m’indiffère vraiment, en fait ça me pèse, j’en ai fait le tour, je ne veux plus l’aborder.”

On attendait a priori de personnes ayant voulu attirer sur elles les projecteurs qu’elles soient enthousiastes à l’idée de raconter leur “quart d’heure de célébrité”. Après des dizaines de messages et des jours d’attente, c’est notre avocate, sans doute émue par notre désarroi, qui nous indiquera une première piste. Celle d’un homme ayant travaillé pendant quinze ans au sein de l’organisation du Concours Miss Belgique.

© Belga ImageLes candidates pour Miss Belgique 2019 © Belga Image

L’homme veut rester discret. “Ils me doivent encore de l’argent, vous comprenez…” Selon lui, non, les Flamandes ne sont pas favorisées, il n’y a pas de volonté de cet ordre de l’organisation. “C’est juste que le concours est moins populaire en Wallonie qu’en Flandre : les francophones ont moins l’esprit kermesse.” Avec le temps, cet esprit s’est propagé de plus en plus jusqu’à transformer ce concours en une fête paroissiale “saucisses/boudins”. Mais le ton de notre interlocuteur ne dénote aucune acrimonie, plutôt une déception. “Le Casino, à Knokke, cela avait un certain cachet. La politique à court terme de rentabilité à tout prix a dégradé la qualité des sponsors et des partenariats. Et ça a été une spirale. VTM n’a plus diffusé le concours, puis RTL-TVI s’est retiré et la finale a lieu actuellement à Plopsaland, l’ancien Meli Park à La Panne. Vous ne m’étonnez pas lorsque vous faites état de difficultés à recueillir des témoignages. Je suis à peu près certain que beaucoup d’anciennes candidates ont honte d’avoir participé à Miss Belgique. Personnellement, j’ai arrêté de collaborer au concours parce que l’image véhiculée depuis quelques années commençait à me faire du tort professionnellement. Il commençait à y avoir un peu de moquerie dans mon entourage.”

Et puis, au-delà de l’image, il y a le fonctionnement interne… “Question transparence, c’est à revoir : c’est l’organisation qui, dans les faits, décide pour 2/3 des voix de qui sera ou ne sera pas couronné. On n’en est pas à de l’escroquerie en tant que telle mais à un ensemble de petites magouilles un peu minables. Les écharpes jaunes par exemple, qui n’ont rien à voir avec le drapeau flamand mais qui signalent qu’on est au premier stade de sélection, eh bien les candidates doivent les acheter. Ou si une candidate a des compétences juridiques, par exemple, on va lui demander de relire ou corriger tel ou tel contrat.” Ce genre de “petit service” est ainsi demandé à tous ceux qui gravitent autour du concours…

“Même si je n’ai pas de honte quant à ma participation à Miss Belgique, elle ne m’a pas toujours aidée. D’ailleurs, je l’ai retirée de mon C.V. sur les conseils de mes patrons. Je ne voudrais pas qu’à la suite de votre article, même si je n’habite plus la Belgique, mon passé revienne troubler mon métier”, nous explique une finaliste du concours de 2011. Une édition restée célèbre pour ses multiples incidents. Une heure avant le sacre de la nouvelle Miss Belgique, une des concurrentes avait, lors d’une interview, révélé l’identité de la gagnante : la préférée, selon elle, de la présidente du comité d’organisation, Darline Devos.

À l’annonce des résultats, quatre francophones refuseront de se présenter sur le podium. La famille de Miss Liège attaquera en justice l’organisation pour “tricherie et abus de confiance”. Miss Hainaut déclarera “déconseiller vivement les francophones de participer au concours”. Ambiance. “À la base, j’avais les mêmes a priori que tout le monde. Je me suis présentée au concours provincial pour rigoler. Et j’ai été agréablement surprise : j’ai rencontré des tas de filles super. Et les gens que j’ai fréquentés en représentation étaient réellement agréables et intéressants”, nous confie la Miss anonyme dont on peut dire qu’elle a suivi, avec succès, un beau cursus universitaire. “Au niveau régional, c’était familial, chaleureux, positif. Au niveau national, c’est une autre histoire.”

Fins de série

Entendez par là que notre Miss a senti une distance avec ses concurrentes flamandes. “Au début, j’ai mis ça sur le compte de la différence “culturelle” avec les francophones. Et c’est vrai qu’il y en a une, en deux mots : des Barbies au Nord, des “extraverties” au Sud. Mais très vite les choses se sont dégradées. La première dauphine de Liège, jeune, naïve et plus “formatée flamande” – donc plus dangereuse pour les filles du Nord – a mis en lumière ceci: sous les paillettes, les sourires, il y avait une gigantesque partie d’échecs qui se jouait. Des petites mesquineries au début, des remarques désobligeantes, des messes basses ont vite eu des impacts forts sur la dauphine de Liège qui est devenue de plus en plus sensible.”

Mais l’apothéose de cette “guerre des Miss” s’est déroulée, selon notre interlocutrice, pendant le fameux “grand voyage” qui, cette fois-là, a eu lieu en Thaïlande. “Deux groupes s’y sont clairement formés : les Flamandes et les autres. Il est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de “parfaites bilingues”, chez elles comme chez nous. Malgré notre organisation en “binôme franco/flamand”, la scission a eu lieu et la pression médiatique a accéléré la dégradation de l’ambiance. Certains écoutaient à travers les portes, on était espionnées lorsqu’on allait sur les balcons des chambres. Les filles sont devenues odieuses. Et le management très arbitraire de l’organisation a achevé de pourrir l’ambiance. Les “préférées” recevaient les plus beaux maillots de créateurs, les autres avaient droit aux fins de série. Ce genre de chose. Il y avait pas mal de pleurs, de crises. De quoi vous marquer.” Et de quoi, finalement, ne plus vouloir s’en souvenir.

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