Delphine Roulland, lobbyiste: « Je me vois comme une sorte de pont entre les mondes politique et industriel »

Delphine Roulland travaille comme lobbyiste à Bruxelles dans le secteur pharmaceutique. Cette Française de 28 ans revient sur son parcours, ses motivations et lève le voile sur une profession encore méconnue.

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Vous êtes ce qu’on appelle une lobbyiste ?

Oui, mais je ne préfère pas me présenter ainsi. Je pense que c’est un terme relativement restrictif. Affaires publiques et gouvernementales sont les termes les plus justes. Cela permet d’indiquer que le rôle concerne en effet l’engagement avec les gouvernements. Le lobbying, c’est-à-dire le travail d’influence, n’est d’ailleurs qu’une étape dans une série d’activités faites pour mieux représenter nos membres.

Quel est votre parcours ?

J’ai un parcours un peu éclectique et il n’y a pas vraiment de parcours typique. Il existe des études pour lobbyistes, mais c’est peu commun. Il y a le Collège d’Europe par exemple à Bruges.

C’est une école de lobbyistes ?

Un des résultats est d’avoir un réseau et une formation aux politiques publiques. Il y a en effet beaucoup de personnes qui terminent ensuite à la Commission, au Parlement ou dans les lobbys. Leur formation permet d’avoir une très bonne connaissance du fonctionnement des institutions européennes, des processus décisionnels et des outils pour représenter une organisation.

Vous, vous avez fait quoi ?

Je suis française et j’ai d’abord fait un bac scientifique, parce que je voulais devenir médecin à un moment. Finalement je ne me suis pas du tout orientée vers ça et j’ai fait ce qu’on appelle la classe préparatoire littéraire. C’est une formation très intense de deux ans. Je voulais étendre ma culture, faire un peu plus d’histoire, de géographie et de langues. Je n’étais pas vraiment certaine de ce que je voulais faire comme métier. J’ai ensuite suivi en parallèle une université d’anglais et un master d’affaires européennes. Juste avant, j’avais régulièrement des discussions avec mon père. J’étais toujours très intéressée par le fonctionnement des entreprises et en même temps par la politique, mais je ne savais pas comment lier les deux. C’est mon père qui le premier m’a parlé de la fonction de représentation des intérêts. En affaires européennes, j’ai appris le droit et les sciences politiques. Il me manquait vraiment la composante entreprises. Du coup, j’ai rejoint une école de commerce.

Encore des études !

Au total, j’ai fait sept ans d’études. Et quand je suis arrivé en école de commerce, j’ai présenté mon projet en disant ‘bon voilà je veux travailler dans la représentativité d’intérêts’. Comme on doit faire une année de césure pendant le cursus, j’ai tout fait pour travailler dans ce genre de secteurs. Moi, c’était le domaine des technologies médicales. Quand j’ai fini mes études, on m’a recruté là-bas

Vous travaillez encore pour le même syndicat d’entreprises?

J’ai changé, il y a deux ans. J’ai rejoint Eucope, qui représente les petites et moyennes entreprises innovantes dans le secteur pharmaceutique et des technologies médicales. La moitié de nos entreprises se spécialisent dans les maladies rares.

Le siège du Conseil européen se trouve à côté du rond-point Schuman, à Bruxelles.

La récente décision de la ministre de la Santé Maggie De Block (Open VLD) d’autoriser sur le marché des médicaments qui n’ont pas encore fait leurs preuves, car ils sont rares et chers et que cela permet de soutenir la recherche, c’est par exemple sur cela que vous allez travailler ?

Oui. Après, si c’est votre question, on n’a pas travaillé sur ce dossier.

« Dans une démocratie représentative, les entreprises ont le droit de prendre la parole »

Les lobbys sont négativement connotés. Il y a cette idée que le citoyen est perdant parce que les entreprises ont plus d’argent pour influencer. Vous pouvez peut-être nuancer ?

Je n’aime pas trop le mot lobby, car il est connoté négativement et fait penser aux pratiques vues dans les séries américaines. C’est beaucoup plus régulé et transparent en Europe. Il existe d’ailleurs un registre de transparence dans lequel notre organisation est inscrite. Lorsque vous rencontrez la Commission, c’est inscrit dans les agendas. Contrairement aux préjugés, on ne peut pas corrompre un député aussi facilement que ce qu’on dit. Un point est à clarifier : on est dans une démocratie représentative, ce qui signifie que l’ensemble des parties prenantes, et donc les entreprises, ont le droit de prendre la parole et d’être entendue. C’est quelque chose de recherché par les décideurs politiques parce qu’ils sont amenés à voter de nombreuses lois. Que ce soit dans le secteur pharmaceutique ou pour les poubelles, en passant par le changement d’heure ou le diesel. Et comment trouver l’expertise ? En partie grâce au secteur industriel. C’est comme ça que je vois mon rôle, comme une sorte de pont entre deux mondes : l’industriel et le politique. Pour moi, tout processus décisionnel doit être basé sur des faits.

Vous parlez de faits, mais vous mettrez en avant ceux qui arrangent votre client.

Oui, c’est vrai. Après, je n’ai aucun intérêt à mentir, à cacher certains éléments. Cela marchera une fois, pas plus.

Quelles sont vos principales activités ?

J’identifie six missions. Il y a la cueillette d’informations pour comprendre quel est l’état de la discussion, vers quoi on se dirige, comment les autres se positionnent. Il y a la partie analyse : qu’est-ce que ça se signifie pour votre secteur ? On informe ensuite ses clents. Et on les conseille : qu’est-ce qu’on devrait faire à ce sujet ? Est-ce qu’on doit faire quelque chose en amont, c’est-à-dire avant qu’une loi soit proposée dans ce secteur ? Après, on met en place le plan qu’on a développé avec ses clients et enfin sur la base de ça on représente leurs intérêts.

Comment se déroule une semaine ?

Ça change totalement de l’une à l’autre. On a notamment des groupes de travail avec des gens des entreprises que je représente. Je peux les conseiller mais je ne suis pas décideur. Quelque soit le sujet, c’est vraiment très enrichissant d’un point personnel.

Vous travaillez en anglais ?

Oui quasi uniquement.

Le gros de votre travail, ce sont donc des rencontres ?

Oui. Quand je réfléchissais à cet entretien, je me suis justement demandé qu’est-ce qui fait un bon lobbyiste ? J’avais noté quelques points importants, dont l’empathie. Il faut vraiment bien comprendre la personne en face de soi. Avant d’essayer d’influencer, écouter l’autre, c’est quelque chose qui prime. Après, il y a les qualité relatives à la communication. Je reçois énormément d’informations techniques de la part de mes membres. Je vais les traduire de manière compréhensible pour la personne en face. Il y a aussi la connaissance du secteur. C’est quelque chose que vous pouvez acquérir progressivement, mais c’est important de toujours continuer à s’informer. Il y a aussi la partie juridique : comprendre comment les institutions fonctionnent. Et enfin, et je pense que cela va à contre-courant de ce que pensent les gens, il y a aussi la partie éthique.

On peut distinguer éthique personnelle et professionnelle ? Prenons l’industrie du tabac. La première est par exemple de ne pas mentir. Mais ensuite, le sujet est difficilement défendable. Le lobbyiste devient alors une sorte de mercenaire ?

C’est un vrai débat et il est propre à chaque individu. Pour moi, cela serait par exemple hors de question de bosser pour le tabac ou les armes.

Vous avez besoin de mettre du sens ?

Oui. Le but final de ce que je fais est que des patients puissent accéder à certains médicaments.

Julien Thomas

On peut distinguer les petites et moyennes entreprises et les multinationales ?

Comment cela ?

Une différence de moyens, peut-être aussi de pratiques.

Une différence de moyens certainement.

Et de pratiques ? Ce qu’une ONG dénonçait, c’était que les grandes entreprises ont les moyens de peser dès le début grâce au revolving doors (NDLR : personnels de haut rang au sein des institutions européennes qui choisissent d’aller exercer leurs talents dans des entreprises. Et vice versa)

Je ne suis pas d’accord avec ça .

La Belgique a choisi le F35. L’ex-chef de cabinet adjoint du ministre de la Défense travaille justement désormais chez Lockheed Martin. C’est qu’il y a un intérêt non ?

Oui, mais il y a quand même des clauses de confidentialité particulièrement développées. Après, à nouveau, on revient aussi à l’éthique. Mais je pense qu’établir une dualité, c’est simplifier les choses. Il y a la nécessité d’avoir des petites entreprises, très innovantes, qui vont être très actives au début dans la recherche. Puis après, lorsqu’il s’agit de développer le médicament, le véritable apport financier vient des entreprises big pharma.

Vous travaillez combien d’heures ?

Cela varie d’une semaine à l’autre. Je bosse souvent le week-end. Au total, je fais environ 50 heures et ça peut monter à 60-65. C’est aussi peut-être parce qu’on est une très petite équipe et que je suis un peu une addict au travail. Je suis aussi dans une phase ascendante ou j’apprends énormément.

Selon un chercheur, les lobbyistes évitent les campagnes de presse, parce qu’on sait comment les lancer, mais jamais comment elles se terminent.

Je ne suis pas effectivement une grande fan des campagnes publiques.

Vous avez parfois des contacts avec des journalistes ?

Oui régulièrement. Les journalistes couvrent une multitude de sujets et on va s’assurer qu’ils aient une couverture basée sur des faits. Par exemple si la commission publie une proposition de lois, ils vont nous demander ce qu’on en pense.

« Les campagnes des ONG ont en général plus de succès que celles des multinationales »

Avant l’interview, vous disiez que certaines ONG ont une influence très importante avec leurs campagnes médiatiques .

J’ai vu une étude qui montre que les campagnes des ONG avaient en général plus de succès que celles des multinationales. C’est notamment parce qu’elles ont un lien avec les émotions. Ce que l’industrie essaie de ne pas faire.

Mais les publicités à la télévision, ce n’est pas du lobbyisme basé sur les émotions de la part des industriels?

Pour les médicaments, c’est très encadré et on ne peut pas faire de la pub comme ça. Après, dans d’autres secteurs, c’est intéressant de voir tout ce qui évolue. Il y a eu par exemple ces dernières années beaucoup de discussions sur ce qu’on appelle la junk food.

On a l’impression que les élus sont très seuls pour trancher des intérêts très importants.

Que voulez-vous dire ?

Un parlementaire européen a un ou deux collaborateurs.

Il n’est pas tout seul, car ils sont 750 au Parlement. Ils ont aussi des conseillers spéciaux sur chaque sujet.

C’est suffisant ?

Il faut peut-être plutôt leur poser la question !

J’ai lu et entendu plusieurs témoignages comme quoi ça ne l’est pas.

C’est la première fois que j’entends cet éventuel problème.

Et bien ils doivent se prononcer sur des sujets qu’ils ne connaissent pas toujours très bien.

En cette période de précampagne électorale, on a vu des dossiers avancer particulièrement vite car poussés soudainement par des députés pas particulièrement compétents sur la question. Juste par intérêt politique. Je suis d’accord avec vous, ils ne sont peut-être pas toujours assez équipés et c’est un problème à résoudre, mais cela peut aussi commencer par le nombre de mandats ou de commissions qu’ils choisissent. Regardez quelques réunions de commission et vous verrez qu’il y a parfois trois parlementaires. C’est navrant car ils sont élus pour ça. Et je ne parle pas comme lobbyiste, mais citoyenne européenne. Il y a aussi un rôle à jouer pour les journalistes pour permettre un vote informé.

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