La première gorgée de bière

Les jeunes aiment beaucoup boire beaucoup. Quoique, pas tous… La faute à qui ? Et surtout, comment diminuer les risques ?

La consommation moyenne des jeunes est stable. Mais l'âge de la première cuite diminue. © Fotolia

Bien que ce bel objet qu’est votre Moustique soit à la pointe de l’information de qualité, personne n’attendait vraiment notre enquête pour savoir que les jeunes savouraient autant l’alcool que l’ivresse. Comme le signale Martin de Duve, directeur de l’ASBL Univers Santé, leur consommation moyenne est relativement stable depuis une vingtaine d’années. Mais on peut remarquer une évolution dans la manière de boire et un léger rajeunissement de l’âge des premières cuites. “Les jeunes boivent moins souvent mais en plus grande quantité. On est passé d’un modèle de consommation méditerranéen à un modèle plus anglo-saxon.”

C’est dans la nature de la jeunesse de définir et de dépasser ses limites.

Soit le désormais fameux binge drinking, ou “beuverie express”, qui inquiète les parents et alarme les professionnels de la santé. “La très grande majorité d’entre eux ne développera pas une consommation problématique à long terme. Mais cela n’empêche pas de porter une attention particulière aux risques immédiats. Et ils sont nombreux : accidents, violence, rapports sexuels non protégés ou non désirés, hypothermie, coma éthylique…” Le directeur d’Univers Santé est en réalité nettement plus remonté contre le système qui séduit la jeunesse avec une cynique bienveillance que contre les jeunes eux-mêmes. C’est qu’il ne voit dans les beuveries organisées que le reflet de notre société de surconsommation. Une société qui pleure lorsqu’un gamin ivre se noie dans le lac d’une cité universitaire mais qui n’a aucun problème à valoriser l’image de l’industrie de la liqueur. “Nous vivons dans un environnement marqué par l’hyper-consommation et le plaisir immédiat. On a fait de l’alcool un produit anodin, laissant la publicité et le sponsoring se propager dans l’espace public, alors qu’il ne l’est pas. Ce n’est donc pas étonnant de voir certains jeunes adopter une consommation à risque”.

Certains jeunes vont à contre-courant de cette culture dominante.

Pour lutter contre les dangers de l’alcool et les drames qui en découlent, Martin de Duve préconise le passage d’une approche moralisatrice à une approche pragmatique. “C’est dans la nature de la jeunesse de définir et de dépasser ses limites. Elle se construit via l’expérimentation. Il faut l’accepter puis réfléchir à des manières de diminuer les risques. Premièrement, nous devrions agir sur l’individu en le sensibilisant. Ensuite, mettons en place une stratégie collective et sociétale. L’argent que l’on met dans la répression (dont le constat d’échec est indiscutable) doit aller vers l’éducation et la prévention”.

À l’image de ce qui a été entrepris pour diminuer la consommation de tabac, Martin de Duve souhaiterait limiter les pratiques commerciales des alcooliers. “Je sais que nous sommes dans le pays de la bière, mais tant pis, il est temps de mettre sur pied une politique cohérente en commençant par limiter la pub pour l’alcool ! Récemment, une marque de bière proposait un bac gratuit à l’achat de trois bacs pour les scouts. Selon moi, c’est de l’incitation à la consommation d’un produit qui n’est pas, je le rappelle, anodin”.

Drogue politiquement correcte

S’il constitue un véritable enjeu de santé publique, l’alcool reste une drogue culturellement acceptée et consommée par plus de huit Belges sur dix. Quand ils doivent éduquer leur progéniture aux risques de l’alcool, certains parents se retrouvent donc en porte-à-faux. Ils préfèrent se persuader que leurs enfants adoptent une consommation responsable. Ce qui, comme le souligne notre enquête, n’est pas tout à fait le cas. Mais certains irréductibles résistent encore et toujours à l’appel de la bière et des cocktails. “Certains jeunes vont à contre-courant de cette culture dominante, signale Martin de Duve. Tout est dans le choix de pouvoir boire de l’alcool en société ou pas. Ce choix est essentiel. Le danger apparaît quand on vous le refuse, comme c’est le cas dans certains milieux, universitaires par exemple.”

Julien a la vingtaine bien entamée. Sociable et sportif, il a grandi entre les bars et les buvettes. Pourtant, sa relation avec la molécule d’éthanol se résume “à un verre d’amaretto, il y a longtemps”. Il fait partie de ceux qui ne voient rien d’attrayant dans l’ivresse. “À l’époque où mes potes ont commencé, ça ne m’a pas spécialement tenté et ça ne me tente pas plus aujourd’hui. Du coup, je bois beaucoup de soft, ce qui en soi n’est pas bien meilleur pour la santé…”

Je comprends le côté social de l’alcool, mais, pour moi, on l’a poussé un peu trop loin.

Les regards lorsqu’il refuse une bière sont plus interrogateurs qu’accusateurs. “Je passe souvent pour un extraterrestre. Certains insistent, mais ils lâchent assez rapidement l’affaire et c’est rarement chiant. Je ne me sens jamais stigmatisé, au contraire, certains disent m’admirer.” Voir ses potes éméchés en soirée ou en troisième mi-temps ne dérange pas Julien. Cela a même plutôt tendance à le faire marrer. “Ce qui m’ennuie plus, c’est de les voir boire quand ce n’est pas nécessaire. Je comprends le côté social de l’alcool, mais, pour moi, on l’a poussé un peu trop loin. Il est devenu indispensable pour passer une bonne soirée et parfois ça dégénère alors qu’on était censé rester cool.”

Pour faire face à ces risques, Martin de Duve voudrait voir facilité l’accès à l’eau gratuite dans les lieux publics. “L’alcool déshydrate. Proposer de l’eau gratuitement me paraît dès lors tout à fait logique…” Julien ne demande pas mieux. “En soirée, ça me fait mal de payer deux euros pour un verre d’eau. Du coup, si j’ai vraiment soif, je vais boire aux toilettes. Là, l’aspect social en prend en coup… En plus, je suis certain que si c’était gratuit, la plupart de mes potes boiraient un peu d’eau entre deux bières et ça leur ferait du bien.”

Pour découvrir la totalité des résultats de notre enquête « Sexe, drogue, alcool et réseaux sociaux : les jeunes en péril ? », rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Comprendre l’addiction

Le centre culturel Flagey accueillera les 16 et 17 octobre le premier Forum interdisciplinaire Addiction et Société. Au menu, deux jours de conférences interactives et participatives. “Ce Forum souhaite ouvrir le dialogue sur toutes les formes de comportements : de l’usage récréatif de produits psychoactifs aux dépendances sévères, en passant par les smartphones et écrans chez les jeunes, les produits licites ou illicites, ou les médicaments chez les seniors, etc.”, annonce le site d’Univers Santé.

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