Section Professionnelle : le documentaire qui bouscule les préjugés

Diffusée sur La Deux dès ce samedi 22 septembre, la série documentaire Section professionnelle montre une jeunesse d’habitude stigmatisée. Des récits gorgés de sincérité glanés sur le chemin de l’âge adulte.

Section professionnelle © RTBF

Généreux. C’est le mot, un peu candide mais approprié, qu’il convient d’associer à ceux qui ont pris part au tournage de Section professionnelle, série documentaire retraçant une année scolaire à l’Athénée de la Rive Gauche de Laeken. Quand est née la volonté de s’y attarder l’espace de quelques pages pour un article dans Moustique, on s’attendait à deux ou trois interviews : la réalisatrice, un prof et peut-être un élève, si on avait de la chance. Finalement, la construction de ce papier a pris la forme d’un véritable échange d’idées de deux heures autour d’un café au sein du restaurant de l’école. Quatre élèves, trois profs et les deux réalisateurs nous attendaient pour débriefer ce qui, pour l’établissement, constituait une aventure inédite.

D’habitude les caméras viennent dans leur quartier uniquement quand ça merde.

Certes, c’est un casse-tête de lier les longues et nombreuses réponses à des questions déjà oubliées. Mais l’important est dans le plaisir de prolonger l’expérience offerte par la série de Safia Kessas et Joël Franka. Leurs films bousculent les préjugés bien ancrés que doit assumer une certaine jeunesse. Enfants de l’immigration, ils composent en majorité le public de cette école professionnelle du nord de Bruxelles. Le credo de Kessas et Franka : découvrir un monde qu’on ne connaît pas, empli de jeunes qui appréhendent l’avenir et le composeront bientôt.

Des jeunes méfiants, associant parfois la caméra à la police et se sentant surveillés, qui pour certains ont mis du temps à accepter l’idée d’accueillir une équipe de tournage au sein de leur cour de récré. “Au départ, le climat était hostile, explique Safia Kessas. Ces jeunes ont décroché des médias et certains élèves ne voulaient pas de nous. Ce n’était pas personnel, plutôt ce que nous représentions. Ils ne comprenaient pas pourquoi on venait les filmer eux. D’habitude les caméras viennent dans leur quartier uniquement quand ça merde.” Abbas Armut, chef d’atelier, confirme. “L’équipe de tournage a pris des bouteilles et a vu les portes claquer. Mais la confiance s’est installée progressivement.”

© RTBFSection professionnelle : des élèves prisonniers de préjugés liés à un enseignement toujours considéré comme “inférieur” © RTBF

Si chaque film tend à se concentrer sur une classe, certains visages reviennent régulièrement. Parmi les élèves qui ont directement accepté de jouer le jeu se dresse le jeune Wilfried, arrivé du Cameroun fin 2014. “Je n’avais rien à cacher, donc il n’y avait aucun problème pour moi.” Il se révèle en effet bon client pour la caméra et à l’interview. C’est notamment grâce à lui que des sujets parfois brûlants atterrissaient sur la table. Le fil de la conversation l’a un moment amené à avouer avoir apprécié qu’un de ses récents patrons “ne l’avait pas traité comme un Noir”. C’est que, qu’on le veuille ou non, les élèves de l’Athénée Royal de la Rive Gauche ont pris l’habitude d’être définis par leurs origines. “C’est évident que les étrangers ne sont pas câlinés. On vit avec certaines injustices. Il faut faire avec et garder en tête son objectif.”

L’effet toboggan

Safia Kessas insiste, elle, sur la difficulté de transmission des codes. “On ne peut pas comprendre ce qu’est être différent quand on n’est pas différent. Il y a des gamins qui n’ont pas reçu les codes de la socialisation parce que leurs parents ne les connaissaient pas eux-mêmes. La société aujourd’hui implique qu’ils se demanderont toujours si leurs origines ont joué un rôle dans le fait d’être contrôlés ou d’avoir échoué à un entretien, même si parfois ce sera à tort.”

Bien sûr qu’ils doivent se préparer à la discrimination, mais à l’école, on veut leur apprendre à mettre en valeur leurs compétences parce qu’elles seront reconnues, un jour ou l’autre.

Selon Giuseppe Lavia, professeur de mécanique, la question de la discrimination intervient particulièrement lorsque les élèves sont amenés à trouver un stage. “Au lieu de faire un pas en avant, ils se dénigrent et se mettent en retrait.” Mais le prof de mécanique voit là une occasion pour l’école d’offrir une échappatoire à ses élèves. “Un jour, trois élèves en mécanique galéraient à trouver un stage et ils estimaient que c’était à cause de leur couleur de peau. Je les ai emmenés dans un garage à Waterloo, et le propriétaire leur a fait visiter son atelier. Il y avait des Noirs, des Marocains, des Espagnols… Bien sûr qu’ils doivent se préparer à la discrimination, mais à l’école, on veut leur apprendre à mettre en valeur leurs compétences parce qu’elles seront reconnues, un jour ou l’autre.”

Il y a des profs que je considère comme des seconds parents.

L’autre fil rouge des documentaires, c’est la mise en valeur de l’enseignement professionnel. Un enseignement perçu comme inférieur à cause de ce que les profs de Rive Gauche nomment “l’effet toboggan”. Les élèves ayant du mal à suivre dans le général sont directement invités, parfois sans autre forme de réflexion, à rejoindre le professionnel ou le technique. De là naît la hiérarchisation entre les circuits. Une perception dont ne s’encombrent pas les élèves de Rive Gauche. “J’aurais pu rester en général mais ma vocation était de bosser dans la mécanique”, affirme Fayçal. Zohra et Fatin ont découvert la coiffure, alors que Wilfried s’épanouit au contact du bois.

Mais il reste du travail avant que l’enseignement professionnel soit reconnu à sa juste valeur. “Ce qui m’a frappée, c’est le rôle d’apprentissage et d’éducation du corps pédagogique”, assure Safia Kessas. La sincérité des relations entre certains élèves et certains profs et éducateurs transpire en effet de chaque scène. “Il y a des profs que je considère comme des seconds parents”, affirme Wilfried. Des relations qui se nouent aux quatre coins de l’école, de l’atelier de coiffure à celui de mécanique. “L’enseignement général ou l’université impliquent une pédagogie transmissive, explique Giuseppe Lavia. Nous sommes dans un autre modèle, étant donné les problématiques auxquelles est confrontée l’école. On accueille des enfants en difficulté, des primo-arrivants… On ne peut pas se permettre qu’ils s’ennuient. Cela nous pousse à nous remettre en question et à développer un autre type de relation avec les élèves.”

Avec sa série documentaire – elle est aussi éclairante qu’agréable à suivre et, vu le sujet, la précision est utile -, le duo Kessas/Franka rend ses lettres de noblesse à l’enseignement professionnel et à l’école Rive Gauche, dont l’image perçue de l’extérieur semble bien loin du quotidien présenté dans les épisodes de la série. Mais elle raconte surtout les récits de vie d’une dizaine de jeunes filles et garçons, complexes, ouverts, souvent drôles et toujours attachants. Une jeunesse tout en nuances, capable d’hésiter à l’occasion sur les noms du roi et de la reine des Belges, mais ensuite de débattre à cœur ouvert sur le cycle infernal des violences engendrées par la guerre en Syrie.

Section professionnelle @Athénée Royal Rive Gauche, Bruxelles
Samedis 22 et 29 septembre sur La Deux à 20h25.

Sur le même sujet
Plus d'actualité