À quoi sert le sport ?

Le sport, c’est la santé. Ça vous le saviez. C’est aussi l’émotion de la compétition. Des Diables rouges aux derniers exploits de nos athlètes, vous l’avez vécu en direct cet été. Mais aujourd’hui, les sportifs peuvent même remplir des missions diplomatiques, voire humanitaires. Malgré les dérives du business.

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C’était un signe. Le soleil a accompagné tout au long les exploits de nos athlètes et c’est sous la canicule, et autour du barbecue, que les Belges ont pu fêter l’un des plus beaux étés de l’histoire du sport belge. Ballon au pied, volant sur la piste ou virevoltant sur une poutre, Eden Hazard, les frères Borlée, Nafi Thiam, Koen Naert, Nina Derwael et tous les autres ont participé à la résurgence d’une identité nationale.

Voire… replacé la Belgique sur la carte du monde. Ou presque. Les étudiants chinois sont encore souvent incapables de situer la Belgique sur une mappemonde. Mais beaucoup vous réciteront fièrement le onze de base des Diables rouges. L’anecdote, cocasse, est racontée par le prof de science politique à l’ULB Jean-Michel De Waele, spécialisé en sociologie du sport. “Pour eux, un pays de 11 millions d’habitants, c’est une ville. Mais ils connaissent nos stars.” Même si ce n’est qu’un début, l’anecdote prouve que certains exploits mettent réellement une nation en lumière. Une expression parfois galvaudée mais dont le concept est plus important qu’il n’en a l’air. “L’image, ça compte!”, insiste Jean-Michel de Waele. “Lorsque nos sportifs réalisent des performances, ils participent à renforcer l’image positive de notre pays, de la marque “Belgique”. Une marque, cela met des années à se construire et ça n’a pas de prix. Les liens sont plus faciles à établir avec certains investisseurs et ce sont de nombreux secteurs qui en profitent : le monde des affaires, la culture…”

Les anciens ont été élevés dans l’oppression francophone. Cet été, les jeunes Flamands chantaient la Brabançonne.

Mais revenons à nos Chinois. Preuve de l’importance du sport comme outil de propagande nationale, voire de softpower, la Chine investit depuis une quinzaine d’années dans de nombreuses disciplines pour placer ses athlètes sur le toit du monde. On se souvient des JO de Pékin en 2008 pour lesquels le gouvernement avait “fabriqué” à la chaîne des sportifs capables de truster des podiums dans des sports habituellement désertés par les Chinois. Si les étudiants qu’a croisé Jean-Michel De Waele portent aux nues nos meilleurs joueurs de foot, c’est parce qu’après s’être rendu compte de l’attrait du football à travers le monde, le gouvernement a mis en place une véritable politique d’État. Entre les rachats de clubs européens et les transferts de joueurs confirmés à coups de millions, la Chine espère faire évoluer son football à la vitesse de la lumière pour organiser la Coupe du Monde en 2030 et la remporter à l’horizon 2050. Aujourd’hui, pour assurer son statut de superpuissance, le foot est un instrument indispensable. Les visions russes et qataries lors des Mondiaux 2018 et 2022 partent du même principe.

Nina Derwael © Belga ImageNina Derwael © Belga Image

Repenser sa belgitude

La Belgique n’a, elle, rien d’une superpuissance, mais elle ne peut aujourd’hui se priver des bénéfices d’image amenés par de bons résultats, les grands événements sportifs étant les programmes les plus regardés. Pour Wilfried Meert, organisateur historique du Mémorial Van Damme, “les artistes et les sportifs sont les meilleurs ambassadeurs pour un pays. Les touristes viennent en Belgique voir les œuvres de Rubens, van Dyck, Folon ou Magritte. Les sportifs, c’est la même chose. Après les Championnats d’Europe, j’ai reçu des félicitations d’Australie, d’Asie, des États-Unis…” Wilfried Meert se réjouit de voir son Mémorial Van Damme venir conclure cette belle moisson estivale. “La finale de la Diamond League, avec nos représentants mis à l’honneur, c’est une belle promotion pour notre pays, non?” Jean-Michel De Waele confirme l’impact que peut avoir le sport sur l’image d’une nation, sous certaines conditions. “La première, c’est évidemment le succès. Et malheureusement, tous les sports n’ont pas le même poids. Les récentes médailles en athlétisme, en gymnastique ou en triathlon sont magnifiques mais elles n’auront pas le même écho que la troisième place des Diables en Coupe du monde. Le foot reste le sport le plus mondialisé.” Wilfried Meert a évidemment un avis un peu différent sur la puissance de rayonnement des athlètes qui ont brillé à Berlin et à Glasgow, mais il espère surtout que ces récents résultats permettront au sport belge de bénéficier de l’attention qu’il mérite de la part des autorités. “La Belgique est un pays de sport mais qui manque cruellement de fierté nationale. Le sport belge en pâtit. Je suis parfois gêné d’accueillir les athlètes internationaux au Stade Roi Baudouin… Il faut surfer sur l’enthousiasme actuel de ce bel été pour faire jaillir une réelle fierté nationale.”

Après le fiasco du stade national, au terme duquel Bruxelles, pourtant capitale de l’Europe, a dû céder sa place de ville organisatrice de l’Euro 2020, de nouvelles infrastructures sportives vont-elles sortir de terre dans les années qui viennent, histoire de marquer le coup d’un été prolifique? Mais surtout, une identité nationale va-t-elle émerger de l’atmosphère festive et patriotique qui a régné dans le Royaume durant ces deux derniers mois? Jean-Michel De Waele tempère. “Il faut d’abord voir si les bonnes performances continuent. En attendant, il est clair que cela fait du bien, après les crises que nous avons connues. Cela crée une apparence de collectivité et recomposent une illusion d’identité, et tant mieux. Ce n’est pas condamnable, au contraire. Mais les problèmes reviendront à la rentrée et, si l’image de la Belgique à l’international sort grandie de cet été, il serait dangereux de surévaluer les impacts internes des résultats sportifs.”

Les frères Borlée © Belga ImageLes frères Borlée © Belga Image

Des résultats qui n’auront, de l’avis général, aucune incidence lors des élections qui se profilent en octobre et en mai, mais qui en ont peut-être amené certains à repenser leur belgitude. “Les citoyens ne votent pas en fonction du foot. Mais il sera intéressant d’analyser comment une partie de la jeunesse flamande va vivre son rapport à la Belgique. Les anciennes générations ont été élevées dans l’oppression francophone alors que cet été, les jeunes ont chanté la Brabançonne.”

Quoi qu’il en soit, les amateurs de sport belge n’oublieront pas de sitôt cet été 2018, qui se prolongera encore un peu avec le Grand Prix de Francorchamps ce dimanche et un attrayant Mémorial Van Damme post-Championnats d’Europe qui se profile le 31 août. Un été qui aura sans aucun doute un impact sur la pratique sportive de milliers de jeunes belges, inspirés par les performances de leurs nouvelles idoles. L’an dernier, on dénombrait ainsi plus de 660.000 adhérents à des fédérations sportives en Wallonie et à Bruxelles.

Le foot doit être régulé. Je ne comprends pas que la FIFA ne soit pas chapeautée par l’ONU, par exemple.

Le Mondial des Diables rouges et les médailles européennes en athlé et en gymnastique feront encore grimper ces chiffres dans les mois qui viennent. Des stades russes à la piste berlinoise, en passant par les barres asymétriques de Glasgow, les sportifs belges ont rappelé qu’ils provenaient d’un pays cultivant l’amour de la compétition et de ses bienfaits. Sur la santé bien sûr, ce n’est plus à prouver, mais pas uniquement. Le sport met aujourd’hui régulièrement à profit sa popularité pour soutenir bon nombre de causes sociales et humanitaires (voir notre dossier de cette semaine). Il n’empêche que s’il peut avoir du cœur, la période de transferts footballistiques qui se termine fin août rappelle le cynisme économique qui entoure le sport le plus pratiqué du monde. De nombreux experts, chroniqueurs et footballeurs du dimanche parlent du foot d’aujourd’hui comme d’une bulle prête à exploser. Une idée qui faisait consensus jusqu’à ce que Bastien Drut, stratégiste chez CPR Asset Management et auteur de Mercato, l’économie du football au 21e  siècle, analyse le marché et soutienne que le foot-business, aujourd’hui totalement connecté à l’économie mondiale, a les reins solides. Sa voix dissonante a encore pris du poids après la parution d’une étude la BBC affirmant que la moitié des clubs de Premier League n’avaient même plus besoin de leurs supporters pour faire du profit. Autrement dit, même en jouant dans un stade vide, les clubs anglais continuent à gagner de l’argent. Et ça, c’est du sport ?

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