Dans le cœur des haters

Qui sont ces internautes acharnés qui crachent leur venin sur les sites d’infos et les réseaux sociaux ? On a tendu la joue gauche et on est parti à leur rencontre pour leur tirer le portrait. Attention, ça pique aux yeux.

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Chassez les haters, ils reviennent au galop. Dans un éditorial publié le 10 janvier 2017, un célèbre hebdo belge annonçait la fin des commentaires sur son site. “Nous estimons que le caractère trop souvent virulent et irrespectueux des échanges y rend impossible tout dialogue constructif”, justifiait le titre. “Tout ce déferlement de haine participe à une ambiance délétère, qui trouve un impact dans la société. Laisser les commentaires ouverts, c’est ouvrir un boulevard au populisme. Nous refusons d’être des caisses de résonance pour des idées nauséabondes. Et cela décourage les commentaires positifs : faites fuir les dégoûtés, il ne restera que les dégoûtants.” De nombreux médias lui ont depuis emboîté le pas. Aux États-Unis et au Canada, cela fait même plus de cinq ans que certains sites censurent définitivement l’avis de leurs lecteurs. Combien de commentaires faut-il lire pour “pour perdre foi en l’humanité”?, ironisait le mensuel culturel US The Atlantic dès 2012. “Un seul.”

Vautrés derrière un pseudo, les internautes se sentiraient visiblement moins responsables et enfin libres de se laisser aller à déshumaniser et agresser les autres. Pensant ainsi élever le débat, les sites d’infos qui toléraient encore les commentaires ont alors obligé leurs lecteurs à les signer avec leur profil Facebook. Résultat ? Rien n’a changé. Les haters crachent désormais leur venin en leur nom et contournent la censure des sites d’infos en investissant les pages Facebook de ces derniers, toujours ouvertes, elles, aux commentaires.

En France, la société de modération Netino vient d’ailleurs de publier son “Panorama de la haine en ligne”. Sur les pages Facebook des grands médias français, un commentaire sur dix comporterait ainsi des propos haineux. Un déferlement d’agressivité qui vise des personnalités publiques, des origines ethniques, des appartenances religieuses,… Un petit tour en bas de page des articles traitant de l’islam, de la migration ou des réfugiés – soit des étrangers, LE sujet polarisant – permet de constater que ce pourcentage explose. “Parasites”, “nuisibles”, “rats”, “racailles”… Les commentaires haineux à l’encontre des migrants se suivent et se ressemblent méchamment. Certains appelant à “les bombarder au napalm”. D’autres se contentant d’illustrer leurs propos par une photo du champignon atomique d’Hiroshima. Qui sont (tous) ces gens qui utilisent Internet pour menacer, harceler et pousser le principe de la liberté d’expression à ses limites ?

Bourré d’appréhensions, on ne peut s’empêcher de les imaginer plutôt masculins et bas du front. Le genre de profil dont la page Facebook – plus révélatrice qu’un entretien psy – regorge de blagues salaces, de préférence sexistes, de vidéos de sports moteur, de signalements de radars ou de portraits de chiens. Et on imagine ce stéréotype issu des couches sociales les plus faibles, en recherche d’emploi ou occupant un poste peu gratifiant, résidant dans un quartier populaire. Forcément adeptes des théories conspirationnistes ou fan francophone de Theo Francken. Un mix vulgaire de clichés, d’observation et de circonstances atténuantes toutes trouvées. Sans oublier notre propre part de haine à l’égard de ces haters. Mais qui sont-ils réellement ? On a tendu la joue gauche et on est parti à leur rencontre. Calmement.

Premier contact avec Vincent qui se félicite sur le site de RTL Info de l’arrestation d’hébergeurs de migrants. “Si ça ne tenait qu’à moi, ce serait deux ans de prison.” Un passage éclair sur sa page Facebook nous apprend que Vincent est… responsable local du Parti populaire. Son mur empilant les montages photo plus nauséabonds les uns que les autres. Histoire de dresser des parallèles entre la situation des années 14-18 – où les réfugiés étaient des Européens avec femmes et enfants – et celle d’aujourd’hui où “ce sont uniquement des hommes musulmans”. Un internaute quadra membre d’un parti politique qui ne sait visiblement pas que des centaines de Belges hébergent actuellement des familles de migrants. On le contacte via la messagerie instantanée du réseau social. “L’invasion migratoire est déclenchée depuis plus d’une décennie et a pour but de tuer l’Europe. Il n’y a aucun racisme là dedans. Juste des faits. Mais être patriote et aimer son pays est mal vu à gauche…” Sur quels faits se base-t-il pour tenir ce discours anxiogène ? L’accroissement migratoire en Europe est relativement stable depuis les années 80 et les taux de natalité chutent dans quasiment tous les pays musulmans. Une baisse flagrante qui concerne également les maghrébins qui ont immigré en  Belgique. Face à ce “fact-checking”, ce très prolixe internaute préfère pourtant se taire. Au suivant.

Seconde tentative de dialogue avec Pierre dont les commentaires ne sont pas non plus piqués des vers. Et dont la page Facebook (avec la bannière étoilée en photo de couverture) nous dit qu’il a fait des études de sciences politiques à l’ULB. Pourquoi tant de haine ? “Parce que j’ai beaucoup travaillé, et par conséquent vécu, dans leurs pays de merde et que je ne tiens pas à ce qu’ils viennent imposer leur sauvagerie et leur stupidité chez moi !” S’il ne redoute pas une islamisation de l’intérieur – “L’islam ne séduit que les barjots et les déchets de la société, sans compter les pouffes qui croient devenir un phénomène en se mettant un sac poubelle sur la gueule… Non, il n’y a pas grand danger de ce côté-là” – il semble, lui aussi, craindre une “invasion migratoire”. “Quand on voit leur progression dans les sphères de pouvoir ainsi que leur démographie renforcée par un afflux migratoire incessant, on se dit que dans dix ans, ils seront ici chez eux.” Après deux messages pour réitérer ses positions anti-musulmans à l’aide de punchlines toutes faites (et bourrées de fautes d’orthographe), Pierre préfère lui aussi avorter toute tentative de débat. On remarquera aussi que Pierre est un “ami” de Vincent. De quoi vérifier l’adage qui veut que ce soient toujours les mêmes, soit une écrasante minorité, qui postent ce genre de message ? Rien n’est moins sûr.

Elle n’a vu des migrants qu’à la télé. Et se félicite que sa ville n’a pas été envahie. Pas encore.

Les Ratons en Ratonie

Nouvel essai avec Freida, une réceptionniste néerlandophone de 56 ans dont les commentaires abondent dans le même sens. “Il n’y a plus aucune liberté d’expression. Dès qu’on dit ce qu’on pense, on est censuré. Alors qu’on fait tout pour les migrants, rien pour le peuple belge.” Une animosité motivée par le fait de côtoyer des réfugiés ? “J’y suis confrontée par les médias. La ville que j’habite n’est pas encore envahie. Pas encore (agrémenté d’un smiley)…”

Même son de cloche du côté de Jean-Paul, médecin proche de la retraite, ex-chef de service d’un hôpital. Un septuagénaire bourgeois dont le mur Facebook semblait pourtant bien plus prometteur. L’homme y dénonce la politique migratoire de Donald Trump ou le projet de loi français maladroit de Macron sur les fake news, fustige les pleins pouvoirs d’Erdoğan en Turquie ou le plastique dans les océans. Entre autres choses… Après avoir lu ses commentaires virulents dénonçant l’islamisation de notre société sur la page Facebook du Vif/L’Express, nous le retrouvons dans son bureau cosy de Forest sur fond de musique classique. “Oui, c’est vrai, je dis ce que pense ! Bon, je me suis fait une fois censurer par le réseau social durant 24 heures, mais c’était juste pour voir jusqu’où je pouvais aller”, sourit ce septuagénaire particulièrement cultivé. La teneur de ses propos ? Il avait posté “Les Ratons en Ratonie!” Un terme argot ultra péjoratif (utilisé notamment durant la guerre d’Algérie) qui signifie “maghrébins”. Un cas de censure qui montre en tout cas que les modérateurs de Facebook ne sont pas tous des incultes. Loin de là. “J’ai fait naturaliser des radiologues et des médecins congolais, arabes ou marocains, se justifie-t-il d’emblée. Des gens qui veulent travailler, s’assimiler et fonctionner comme nous et qui gardent la religion dans la sphère privée. Mais l’Europe est beaucoup trop laxiste envers les migrants musulmans. Vous avez vu cette photo du navire Aquarius ? Ce ne sont que des jeunes hommes à bord !”

Crasse, crime, médias gauchistes

Malgré son éducation et le fait qu’il semble s’informer dans la presse de qualité, Jean-Paul argumente ses propos au moyen de fake news. Car il s’agit bien d’une mésinformation qui circule dans les confins droitistes de l’Internet et qui a notamment été dénoncée par Libération. Ce cliché ne date pas de la dernière mission humanitaire et médiatisée du navire mais bien de janvier 2017. Contactée par le quotidien français, son auteure, la photographe italienne Federica Mameli, précise d’ailleurs qu’il y avait bien de nombreuses femmes et des mineurs non accompagnés à bord.  

Même constat lors de la dernière mission du bateau. Après les premières évacuations de réfugiés à bord de navires italiens, l’ONG SOS Méditerranée a recensé, le 12 juin, 51 femmes et 10 enfants parmi les 106 personnes qui se trouvaient encore à bord. Mais Jean-Paul n’en démord pas. En discutant davantage avec lui, on met alors le doigt sur ce qui semble motiver son islamophobie et ses amalgames musulmans/migrants/terroristes. “Regardez ce que Forest est devenu. La crasse, l’insécurité, la drogue…  De plus en plus de connaissances fuient le centre pour aller à Uccle ou en Flandre. Mon fils s’est déjà fait agresser deux fois et la police n’a rien fait. Et mon autre fils qui vit dans le sud de la France était ami avec le colonel Arnaud Beltram (l’officier de gendarmerie assassiné en héros lors des attaques terroristes de Carcassonne et Trèbes en mars dernier – NDLR). Ça commence à faire beaucoup…” Et Jean-Paul ne compte pas taire ces “vérités occultées par les médias gauchistes”. Parce que les gens, dit-il, n’osent plus parler publiquement de peur de se faire traiter de racistes, voire même de se faire agresser. Et que les commentaires sur les réseaux sociaux seraient les derniers espaces de liberté d’expression. “D’ailleurs, j’ai passé l’âge de manifester dans la rue.

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