Visite d’un des seuls refuges pour animaux exotiques de Belgique

Des tigres et des ours dans le Brabant wallon ? Ce sont les pensionnaires d’un des seuls refuges pour animaux exotiques de Belgique. Ils sont des centaines à y atterrir pour finir leur vie dans l’indifférence quasi générale.

© Pauline Zecchinon

« Attention, ici ça n’a clairement rien à voir avec Pairi Daiza.” D’emblée, Bernard Daune, le maître des lieux, annonce la couleur. C’est au bout d’une petite route en terre, au fond du petit village de Bousval, dans le Brabant wallon, qu’il a établi son fief. On y est accueilli par un lama un peu fou et deux chameaux tranquilles, sur fond de nationale 25 où les voitures défilent à toute vitesse. Derrière la grande barrière métallique qui fait office de porte d’entrée vers le domaine, une multitude de cages et d’abris artisanaux de toutes les tailles se confondent. Les habitants de la région le savent : à quelques centaines de mètres de chez eux, les ratons laveurs, les renards et les loups vivent avec des ours, des singes et des tigres. Plus de 500 bêtes sont rassemblées dans ce petit hectare bordé d’arbres que l’on croirait sorti tout droit d’un autre temps. On crie presque pour couvrir le cancanement des dizaines de perroquets et perruches, on évite la grimace quand l’odeur des excréments nous prend au nez ou quand on met les pieds dans la boue, entre les enclos serrés, kangourou d’un côté, hiboux de l’autre.

Avoir un puma ou une panthère comme animal domestique, beaucoup s’en lassent rapidement.

Au milieu de cette drôle de ménagerie, à deux pas de l’enclos des ours, trône la maison de Bernard. “J’ai fondé l’ASBL l’Arche en 1989. C’est un centre d’hébergement et de revalidation pour animaux indigènes et exotiques. En fait, j’ai fini par mettre un cadre autour de quelque chose qui se construisait naturellement. J’ai toujours été un passionné des animaux exotiques. Les gens le savaient et ils ont commencé à m’apporter ceux dont ils ne voulaient plus. À l’époque, ce n’était pas encore interdit d’avoir un puma ou une panthère comme animal domestique, mais nombreux étaient ceux qui s’en lassaient rapidement.”

Jusqu’à la fin des années septante, la colonisation, le développement des échanges et la facilité de commerce avaient favorisé la mode des animaux exotiques. Il était plus tendance d’avoir un petit singe ou un bébé tigre à la maison qu’un vulgaire chaton… Tout cela a commencé à être réglementé à partir de 1973, notamment quand une petite vingtaine d’États ont signé la convention de Washington aussi appelée “CITES” afin de contrôler et protéger le commerce de la faune et la flore sauvage. À l’époque, Bernard possédait lui-même une “collection privée”, dont un ours baptisé Tintin. “Je l’ai gardé pendant 39 ans, je vivais avec lui. Il faisait ce qu’il voulait. Il montait dans ma bagnole et partait avec moi. On me connaissait dans le coin, évidemment”.

© Pauline Zecchinon

Moustache grisonnante, grandes mains calleuses et yeux translucides, l’homme à l’ours en est aussi un peu un lui-même. Un brin bourru, plutôt solitaire, il est plus à l’aise au milieu des animaux, aussi étranges soient-ils, que dans la foule. Et ses bêtes le lui rendent bien. Tous les pensionnaires du parc sont des laissés-pour-compte, des rescapés, des oubliés mais aussi des survivants. Bernard les a tous apprivoisés. Il rentre dans les cages sans crainte, même celles des plus féroces. “Les deux tigres, ce sont des sœurs qui viennent du cirque Bouglione. Elles sont ici depuis plus de 10 ans.” Il y a aussi Julia, ourse de cinéma à la retraite, qui a joué dans Belle et Sébastien. Lorsque Bernard passe devant sa cage pour aller remplir un seau d’eau, elle se place docilement devant son abreuvoir, attendant qu’on le lui remplisse. Dans son domaine, il accueille entre 800 et 1.000 bêtes par an. On y trouve aussi des animaux plus habituels pour nos contrées: oies, chèvres, poules… Ceux-là sont en convalescence après avoir été trouvés ou blessés. Ils seront relâchés ou hébergés chez un nouveau propriétaire dès qu’ils auront retrouvé la forme. “Je garde quelques poules, elles sont très pratiques pour nettoyer les enclos. Elles font le boulot à ma place.”

Louez un renne pour les fêtes

L’Arche, c’est à la fois le jardin de Bernard et la dernière demeure des différents animaux exotiques arrivés ici. La plupart viennent de collections privées, de gens qui les détiennent en illégalité ou qui n’en veulent plus. Les autorités ne savent qu’en faire, ils les envoient chez Bernard, où ils termineront leur vie. “Je suis reconnu d’utilité publique et communautaire. C’est que j’en ai vu passer avec les années. J’ai eu des panthères et des jaguars, des lions, un chimpanzé… J’ai refusé de l’éléphant ou du rhino par faute de place. Je pourrais vous écrire un livre, si j’avais le temps.” Mais pour Bernard Daune, la moindre minute compte. “M’occuper du parc n’a jamais été mon activité principale”, raconte celui qui a été jadis facteur, employé dans un laboratoire, puis à la province du Brabant wallon. “Pourtant, ça demande bien plus que 38 heures de travail par semaine.” Sans formation préalable, il s’est retrouvé à la tête d’un refuge unique. Tout ce qu’il sait, Bernard l’a appris sur le tas. Avec sa compagne, il s’occupe des animaux bénévolement. Le vétérinaire et les aides ponctuelles ne sont pas non plus rémunérés. Pour trouver de l’argent, c’est le parcours du combattant. Au fil des années, le propriétaire a dû rivaliser d’imagination.

L’étrange pylône au bord du terrain ? Une antenne GSM installée par un opérateur mobile moyennant une redevance annuelle. “On fait des sous avec tout ce qui passe. Ils peuvent venir en mettre une deuxième, une troisième, du moment qu’ils paient, ils peuvent même venir mettre des éoliennes.” Certains animaux sont aussi apparus dans des publicités. D’autres, comme les rennes, sont ‘loués’ pour les fêtes de fin d’année. Les habitants de la région participent également à leur manière. Bernard a mis en place un système de cartes de membres. Pour 20 euros par an, chaque famille peut venir visiter le domaine autant de fois qu’elle le veut.

© Pauline Zecchinon

Depuis trois ans, la commune de Genval octroie des subsides à l’ASBL. Et pour Bernard, 2018 est un grand cru: cette année, il a reçu 12.000 euros de la Région wallonne. En trente ans d’existence de l’Arche, c’est une première. “Jusque-là, on avait toujours tourné sur nos fonds propres. On a réussi, mais parfois on a souffert. Il y a eu des moments ou les animaux mangeaient avant nous, surtout au début car il y avait tout à construire. J’ai tout bâti moi-même, et je continue de le faire. C’est beaucoup moins cher que de faire appel à des entreprises, mais ça reste onéreux.” Avec ce cadeau qu’il n’attendait plus, Bernard a déjà commencé à rénover certains abris et autres installations de fortune.

Une tonne de viande par mois

Des astuces et des fonds, il en faut aussi pour nourrir tout ce beau petit monde. “Un tigre mange à lui seul sept à huit kilos de viande par jour. Et j’en ai deux, sans compter les autres carnivores… Disons qu’il me faut environ une à une tonne et demi de viande par mois”. Bernard a alors conclu un accord avec deux grandes surfaces des environs. Deux fois par semaine, il va chercher gratuitement les invendus de viande, congelés et conservés exprès pour ses animaux. Le maître de l’Arche met un point d’honneur à donner de la nourriture de qualité à ses protégés. “J’achète tout ce qui est fruits et légumes. Avec le temps, je me suis fait des contacts un peu partout. J’ai, par exemple un bon fournisseur de poussins pour les rapaces. Et pour le reste, je suis un très bon client des animaleries! ” Chaque jour, il passe environ deux heures à s’occuper des repas de ses pensionnaires. “C’est un travail important. Et les animaux passent avant mon propre confort. Le soir quand on se met à table, ça veut dire qu’ils ont tous été servis. Et quand il fait très chaud, je passe plusieurs fois par jour regarder s’ils ont de l’eau. Je suis toujours en alerte. Je connais mon domaine et mes bêtes par cœur. Mais c’est indispensable. C’est ça aussi qui fait ma force.”

© Pauline Zecchinon

La visite est terminée, Bernard a montré ses ours, ses renards, ses tigres, ses loups, ses nombreux oiseaux, son lama, ses chameaux et son porc-épic, le dernier arrivé. Le téléphone n’arrête pas de sonner. L’Arche continue de se remplir, mais elle est déjà pleine à craquer. “Parfois, il faut dire non car je manque vraiment de place. Je viens de refuser deux ratons laveurs.” Ces dernières années, Bernard a observé un regain d’appels et de demande venant de Belgique, mais aussi de l’étranger. Les refuges comme celui de l’Arche ne courent pas les rues, contrairement aux animaux qui les peuplent. Sans repreneur, elle pourrait bien disparaître dans les années à venir. “J’espère que quelqu’un reprendra le flambeau le jour où je ne serai plus là. Pour l’instant, je personne ne s’est encore proposé. Mais s’il y a un repreneur, il a intérêt à se préparer. Ce n’est pas Walibi ici ! ”

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