Pourquoi la chute de la livre turque peut concerner les Belges

Diplomatiques, économiques, migratoires ou militaires : la dégringolade vertigineuse de la monnaie turque peut entraîner de nombreuses répercussions pour l’Union européenne. Rien que cela !

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La livre turque a plongé vendredi d’environ 20%. Une chute qui peut encore s’amplifier dans les jours à venir. Si la situation économique se détériore déjà depuis un certain temps en Turquie, la grave crise diplomatique avec les Etats-Unis au sujet d’un pasteur américain détenu dans le pays a encore aggravé la situation. Le tweet du président américain Donald Trump annonçant une nette augmentation des taxes à l’importation sur l’acier et l’aluminium turcs, celle-ci passant de 25 % et 10 % à 50 % et 20 %, a mis le feu aux poudres. Les investisseurs encore présents en Turquie ont encore davantage paniqué. Il faut dire que son économie est minée par d’importants problèmes structurels, que ce soit l’inflation galopante, l’explosion de l’endettement des entreprises et des banques en mauvaise santé, tandis que la prise de contrôle par le président Erdogan de la banque centrale enlève à celle-ci la crédibilité nécessaire pour endiguer la crise.

La zone euro sous pression

La première conséquence pour l’Union européenne, et donc indirectement pour la Belgique, c’est la tension observée ce lundi sur les taux d’emprunt des pays du sud de l’Europe. La crise turque a ainsi déclenché une poussée d’aversion au risque chez les investisseurs, qui s’inquiètent en outre au sujet du futur budget italien. Les taux d’emprunt des pays du sud de l’Europe, jugés les moins solides de la zone euro, ont ainsi légèrement grimpé lundi. Au centre de toutes les inquiétudes une nouvelle fois : l’Italie. La troisième économie de la zone euro est surendettée (2.000 milliards de dette) et doit bientôt présenter son projet de budget. Or son gouvernement eurosceptique ne rassure pas par les déclarations contradictoires de ses membres, « Si je regarde l’impact normal de la Turquie, il est extrêmement faible. C’est faisable. Le problème, c’est qu’on a aujourd’hui des Etats fort endettés et avec des banques qui ne sont pas en très bonne posture. Ce qui veut dire que trois ou quatre banques en difficulté peuvent être la petite goutte qui provoque des réactions en chaîne. Le seau est assez rempli comme cela. On a eu une crise économique en Turquie en 2000 qui a été très lourde et qui avait été tout à fait gérable au niveau international. Mais ce qu’il y a ici, c’est que ici tous les pays de l’OCDE se sont endettés depuis lors », explique Jean-Christophe Defraigne, de la Facultés des sciences-économiques de l’UCL. « Le niveau de la dette est monté de 70 à 90% dans les pays européens. Je ne pense pas que le choc turc est suffisant pour créer la réaction en chaîne dont on parle. Mais d’un autre côté je n’ai pas, et je défie quelqu’un de les avoir, les informations permettant de savoir quel point une série de banques européennes sont dans le rouge », explique-t-il.

D’autres bulles financières

Le problème aussi, explique cet expert, c’est que l’argent qui sort de Turquie va bien devoir aller quelque part et qu’il n’y a pas de raison qu’il se dirige dans des activités productives de long terme. Il va probablement aller sur d’autres monnaies, sur d’autres marchés obligataires, sur d’autres marchés spéculatifs immobiliers, créant prochainement d’autres possibles bulles. « Vous avez pour le moment une très grande instabilité liée au fait que vous avez ces mouvements de capitaux financiers qui à la moindre crise politique ou économique sont très instables ».

Une sortie de l’Otan

Une redistribution des cartes sur le plan géopolitique n’est par ailleurs pas exclue. La crise actuelle pourrait ainsi précipiter la sortie de la Turquie de l’Otan. Rien de moins. C’est en tout cas ce que pense Michel Hermans, professeur de Sciences politiques à uLiège. « C’est un scénario qui a de plus en plus de crédibilité. Je reste persuadé que le coup d’Etat en Turquie (2016 contre Erdogan, NDLR.) a été monté de toutes pièces par le régime pour se débarrasser de tous ceux qui ne seraient pas suffisamment favorables à Erdogan. C’était l’occasion pour lui de mettre à la place des militaires laïcs des militaires plus islamistes. Au sein du commandement de l’Otan à Evere, ils ont des officiers turcs pro-Erdogan, pro-islamistes. Soit Erdogan pourrait à terme se retirer de l’Otan, soit à force d’être peu fiable pour le reste de l’Otan, les autres pays pourraient décider de l’éjecter. Est-ce un risque ou une chance ? Pour moi, la Turquie peut provoquer un problème. Par exemple, en raison de l’article 5, il faudrait que les autres aillent à son secours en cas d’invasion, de conflit », explique cet expert en relations internationales. Si la crise économique s’aggrave en Turquie, le risque de révolution ne peut également être écarté. « Il ne faut pas oublier que près de la moitié de la population n’a pas voté pour lui aux dernières élections et ne le soutient pas. Tout est donc possible si la situation s’aggrave », ajoute Michel Hermans.

Camp de migrants © ReportersCamp de migrants © Reporters

Retour de la question migratoire

Mais une des raisons pour lesquelles les pays européens regardent peut-être le plus attentivement est tout autre : la question migratoire. En échange de fortes sommes d’argent de l’UE, la Turquie empêche aujourd’hui de nombreux migrants de passer en Europe. Si Erdogan décidait à un moment ou un autre de rouvrir les portes d’accès vers l’Europe, les vagues migratoires reprendront de plus belle. Un scénario qui donne des sueurs froides à de nombreux dirigeants européens mis sous pression par des opinions publiques en grande partie défavorables à un accueil plus important.

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