Pourquoi le luxe gaspille?

Des marques qui lacèrent leurs invendus, d’autres qui les incinèrent.  Une pratique polluante, voire obscène, à l’heure où le recyclage devrait primer pour épargner les ressources énergétiques et les matières premières.

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Dans son dernier rapport annuel, l’enseigne de luxe britannique Burberry indique avoir détruit l’an dernier pour plus de 28 millions de livres (soit environ 31 millions d’euros) de vêtements et de cosmétiques. Un chiffre en augmentation de 50 % par rapport à il y a deux ans. Selon le Times, l’enseigne a d’ailleurs de plus en plus de mal à anticiper les fluctuations de la demande et aurait détruit plus de 100 millions d’euros de produits au cours des cinq dernières années. Mais pourquoi la griffe au tartan se rend-elle coupable d’un tel gaspillage? L’incinération est-elle réellement la seule alternative?

Face au tollé suscité par cette révélation, Burberry s’est défendu en assurant collaborer “avec des entreprises spécialisées qui sont capables de récupérer l’énergie de l’opération” de destruction. “Quand on est obligé de détruire des produits, on le fait de manière responsable et on continue à chercher des moyens de réduire et revaloriser nos déchets”, a assuré un porte-parole à l’AFP. Une réponse qui n’a pas vraiment convaincu. Tim Farron, porte-parole sur l’environnement des Libéraux démocrates britanniques, qualifiant cette pratique de “scandaleuse”, estimant que le recyclage est “bien meilleur pour l’environnement que de brûler pour générer de l’énergie”.

Tout cela ne nous dit toujours pas pourquoi Burberry détruit autant de produits. L’enseigne de luxe justifie l’incinération de 11 millions de cosmétiques et de parfums par la cession de sa licence beauté au groupe américain Coty. Et les 20 autres millions d’euros de trenchs, de chemisiers ou de mailles en cachemire? Ces destructions sont destinées à protéger la propriété intellectuelle de la griffe et à empêcher la contrefaçon en annihilant ses stocks au lieu de les écouler à bas prix. Un moyen aussi d’éviter que ces produits ne tombent dans des réseaux parallèles. Une stratégie pratiquée par la plupart des marques haut de gamme et très haut de gamme. Cultivant la rareté de leurs produits, et donc leur prix élevé, les Chanel et autre Hermès ne font en effet jamais de soldes. Et si certaines griffes acceptent parfois de confier une partie de leur stock à des outlets de luxe, elles négocient pour que leur nom n’apparaisse jamais directement dans les publicités ni sur les sites Web de ces magasins d’usine.

La mode: cyclique, pas circulaire

Reste que les grands noms du luxe se retrouvent avec des stocks toujours plus importants à liquider. La faute au rythme de plus en plus effréné des collections. Selon Greenpeace, nous consommions d’ailleurs en 2014 60 % de vêtements en plus qu’en 2000. Alors, après l’une ou l’autre vente privée à leurs meilleurs clients, aux salariés ou aux journalistes, ces marques envoient tout le reste à l’incinérateur. Une enquête de Challenges révélait en 2013 comment une dizaine d’employés d’Hermès, soumis au secret, se rendaient devant l’incinérateur de Saint-Ouen (Île-de-France) pour vérifier que tout était effectivement détruit et que personne ne se servait au passage. Selon l’hebdo économique français, Chanel, Vuitton, Dior ou encore Prada feraient de même.

Mais ce phénomène ne touche pas que la haute couture. H&M a également été épinglé pour ses destructions de produits. Uniquement en ce qui concerne les vêtements défectueux ou dangereux, s’est défendue la marque. Un fait contesté par la presse danoise. Et que penser de Celio ou de Mellow Yellow qui jettent des vêtements et des chaussures aux poubelles en prenant bien soin de les lacérer avant au cutter? Même s’il s’agit réellement de produits défectueux, difficile de faire plus maladroit. Et moins circulaire. “Nos membres sont de plus conscientisés à ce problème, affirme Antonia Block, conseillère juridique chez Comeos, porte-parole du commerce et des services en Belgique, et de nombreuses entreprises effectuent déjà des dons aux plus démunis via une association comme Goods to give, par exemple. Reste que la destruction coûte moins cher que le don car celui-ci est soumis au paiement de la TVA. Une proposition de résolution dans ce sens a encore été déposée à la Chambre ce mois-ci et nous soutenons activement cette suppression de la taxe sur la valeur ajoutée en ce qui concerne les dons.”

À combien est estimé ce gaspillage à l’échelle de l’industrie textile? Difficile à dire. D’autant que les enseignes, on s’en doute, se gardent bien de le médiatiser. Comptabilisées de manière opaque dans les comptes financiers des entreprises, ces incinérations se retrouvent souvent dans une ligne intitulée “dépréciations de stocks”. Laquelle ne détaille que rarement le type ou le volume de marchandises concernées. Ceci étant, la pratique est parfaitement légale. D’un point de vue juridique, ces marques détruisent des produits originaux qui leur appartiennent, des vêtements en fin de vie ou de saison, et elles peuvent évidemment en faire ce qu’elles veulent.

Belles promesses

D’un point de vue éthique, en revanche… C’est pourquoi de nombreuses marques s’engagent pour freiner ce gaspillage. C’est d’ailleurs le cas de… Burberry ou H&M qui ont rallié l’initiative “Make Fashion Circular” de la fondation Ellen MacArthur. H&M s’est d’ailleurs fixé l’objectif d’utiliser uniquement des matériaux recyclés ou issus de sources responsables d’ici 2030 dans ses vêtements. Véritable conscientisation ou vulgaire green washing? “Ce sont des belles promesses, constate Jonas Moerman, conseiller énergie auprès de l’association Écoconso. Cela donne une image verte. Mais cela ne doit pas pour autant cacher leur véritable modèle. Celui d’une expansion exponentielle de leurs magasins et donc de ces insupportables destructions de produits. Rappelons que l’industrie textile est responsable à elle seule de 8 % des gaz à effet de serre. C’est plus que le transport aérien. Et puis, le recyclage n’est pas non plus la panacée. Séparer les différents types de fibres est très compliqué et cela génère aussi de la pollution. Donc si on ne réduit pas notre surconsommation de vêtements, cela ne sera jamais suffisant. Et en matière d’engagements à long terme, il faut aussi se montrer très prudent. H&M avait d’ailleurs promis d’augmenter les salaires des ouvriers en 2013 avant de revoir ses engagements à la baisse deux ou trois ans plus tard…”

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