La solitude en été

Les vacances invitent au repos, aux rencontres et au plaisir. Mais pour certains, elles s’annoncent comme une épreuve.  Isolés pendant l’année, ils vivent leur solitude de façon plus douloureuse à la belle saison.

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Elle dit: “Qu’est-ce que je vais faire pour remplir toutes ces journées?”. Danielle* s’inquiète alors que se profilent pour elle plusieurs semaines de vacances. Ce n’est pas tant ne rien faire qui la tracasse, que devoir passer tout ce temps seule. Avec elle-même. À 42 ans, elle s’estime “terriblement” isolée et cela depuis plusieurs années. Un isolement dont elle n’est pas la seule à souffrir. Une récente enquête nationale sur le bonheur des Belges (2018), réalisée par la compagnie d’assurances NN avec l’université de Gand (UGent), révèle qu’environ la moitié des Belges (46 %) se sent seule. Le chiffre monte à 53 % pour les 35-50 ans. “Pour certaines personnes au tissu social limité, les vacances d’été peuvent mettre en évidence le fait qu’elles sont seules”, explique Nicolas Miest, psychologue au Centre de prévention du suicide. “Ce sont des moments liés à des réjouissances, qui renvoient aux personnes seules le décalage entre elles et les autres”,  analyse Pascal Kayaert, directeur du Télé-Accueil de Bruxelles au 107.

La solitude, ce sentiment

Au Télé-Accueil, les appels de personnes isolées  sont nombreux, tout au long de l’année. “ Les questions de solitude et d’isolement font partie du trio de tête des appels, avec les souffrances psychiques et physiques”, poursuit Pascal Kayaert. Danielle y a eu recours, rassurée par l’anonymat. “Au téléphone, on ne voit pas l’interlocuteur, raconte-t-elle. On ose dire vraiment ce qui ne va pas car parfois on n’a pas besoin de solution, ni d’argent, juste de quelqu’un pour nous écouter.”

Danielle vit pourtant avec son fils, Théo*, 18 ans. “Il est très gentil, il m’aide beaucoup à la maison. Mais il a sa propre vie, ses amis. Nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt”. Voilà toute la complexité du sentiment de solitude. C’est un sentiment justement. Un ressenti. Il n’est pas nécessaire d’être physiquement seul pour éprouver la solitude. Et à part son enfant, Danielle n’a personne. Pour seule compagnie, un lourd passif familial… Séparée d’un mari violent, sa mère est morte et elle ne parle plus à son père. Il y a bien un frère… à plus de 100 kilomètres de là.

Habituellement, Danielle se rend à l’église tous les dimanches. Elle y prie, étudie et discute les Saintes Écritures, prend la parole, participe à des sorties parfois. Pendant trois heures, Danielle oublie sa vie quotidienne. “Ça m’aide à ne pas me sentir seule en permanence ”. Mais lorsqu’arrivent les mois de juillet et août, les sorties dominicales s’arrêtent. Elles ne reprendront pas avant le mois de septembre. La foi mais aussi le travail; un temps partiel comme technicienne de surface dans un centre médical qui se termine dans trois semaines. “Les mois d’été sont un moment plus flottant. Il y a moins de structures extérieures. Le travail et toutes sortes d’activités cessent à cette période”, explique Nicolas Miest.

Partir seul

On constate d’ailleurs un pic de suicides au mois de juin – même si d’autres facteurs que celui de la solitude, sont à prendre en compte lors d’un passage à l’acte. Fin de contrat, fragilité, consommation d’alcool, de drogues… Danielle ne cache pas qu’elle y a déjà songé. “Je pense à la mort, au suicide. Je me sens inutile” Pour chasser ces idées noires, elle tente comme elle peut d’occuper au mieux ses journées en pratiquant le dessin ou les mots mêlés… Partir en vacances, s’évader de son quotidien n’est pas envisageable, faute de moyens. Et quand bien même… Un départ en solitaire semble difficile à imaginer, il y a comme une angoisse qui saisit Danielle à cette idée. Une réaction habituelle, comme le souligne Nicolas Miest: “Les personnes qui souffrent de solitude évoquent souvent la difficulté de partir seules en vacances, à cause du regard qu’elles pensent inspirer aux autres”.

Si les appels au Télé-Accueil proviennent de toutes parts – sans distinction d’âge, de sexe ou de classe  – ce sont majoritairement des femmes, comme Danielle, qui demandent à parler. Un geste qui semble plus difficile à assumer pour les hommes. “Encore aujourd’hui, on croit au cliché qui veut qu’un homme, un vrai, ne parle pas. Il ne doit pas montrer ses faiblesses”, regrette le directeur du centre d’appel. La solitude et l’isolement pourraient devenir des enjeux pour les prochaines échéances électorales. C’est en tout cas ce que souhaite l’étude sur le bonheur des Belges qui réclame des investissements dans “des activités sociales et culturelles” et ainsi aider à recréer du lien social. Le professeur Lieven Annemans, responsable de l’enquête, déplore que “les investissements dans de telles activités soient trop souvent remis en question”. De son côté, Danielle espère surtout se sentir moins seule à l’avenir, “me sentir mieux”.  Tout simplement.
* Les prénoms ont été modifiés.

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