Des adultes à la conquête du CEB

Ce jeudi, les épreuves du CEB se terminent. Alors qu'il est fréquemment jugé trop facile, près d'un élève sur sept a pourtant quitté les primaires sans l'obtenir en 2017. Aux adultes qui désirent aujourd'hui combler ce manque, le Collectif Alpha offre des formations d'alphabétisation. Rencontre.

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Perchée au deuxième étage d’une haute maison saint-gilloise, une salle de classe. Les bancs n’y sont pas tournés vers le tableau mais forment un cercle convivial, histoire de se faire face. Sur l’un d’eux, s’élève une petite pile de dossiers. En les feuilletant, apparaissent des titres comme « Le djembé », « Le mariage forcé », ou « L’économie à deux vitesses ». Ici, dans les locaux du Collectif Alpha, on appelle ces travaux des « chefs d’œuvre ». Il s’agit de l’une des trois manières proposées par le ministère de l’Éducation pour obtenir le Certificat d’études de base, mieux connu sous son nom abrégé, le fameux CEB. Le Collectif organise depuis plus de quarante ans des cours d’alphabétisation pour adultes et qui peuvent, à terme, déboucher sur l’obtention de ce diplôme.

Mais avant d’être un Certificat, ce chef d’œuvre, « est surtout une méthodologie », explique Esméralda Catinus, formatrice à l’ASBL, et qui privilégie une approche transversale. Autour d’un sujet, souvent inspiré d’un vécu très personnel, les apprenants mobilisent les savoirs qu’ils ont accumulés durant leur quatre années – minimum – d’alphabétisation. Au lieu de passer des tests académiques dans des branches distinctes – français, maths, géo, histoire, etc. – celles-ci se retrouvent toutes dans un même travail écrit d’une dizaine de pages. Un coup de maître qui justifie le nom de chef d’œuvre. Puisque cette approche directement inspirée de la pédagogie active demande d’articuler des savoirs mais aussi des compétences pratiques, cela en fait, pour la formatrice, « un travail beaucoup plus autonome que le test du CEB que l’on connaît. » À travers le choix du sujet, elle demande une réflexion sur le monde et en fait une épreuve plus appropriée aux adultes. D’aucuns argumentent d’ailleurs qu’elle ne le serait pas que pour eux.

Pas un but, un moyen

« Ce travail a un pouvoir émancipateur assez important et est, pour l’instant, ce qu’on propose de mieux », explique Olivier Balzat, coordinateur général du Collectif. Il précise cependant que le CEB n’est pas « la seule manière d’achever son alphabétisation ». Amener ses apprenants vers le Certificat est loin d’être le but ultime de l’association. C’est même l’inverse. Tous les étudiants en dernière année d’alphabétisation réalisent un chef d’œuvre – pour ses bienfaits éducatifs – mais ne le présentent devant un jury d’inspecteurs que s’ils le désirent et s’y sentent prêts. Esméralda Catinus rappelle d’ailleurs la valeur principalement symbolique de ce travail et de l’obtention du CEB car « ce n’est quand même pas le sésame qui ouvre beaucoup plus de portes. »

Cette année, deux des sept apprenants de dernière année – ou niveau 4 – ont décidé de le présenter au jury. Le 22 mai dernier, Alassane Nacoulma a défendu un travail sur le djembé, tandis que Samira Diallo (le nom a été modifié) a abordé le mariage forcé. Tous deux sont arrivés en Belgique en 2012 et n’avaient pas, ou peu, été scolarisés dans leurs pays d’origine. Elle avait déjà des bases avant d’arriver en Belgique mais le français n’est pas la langue maternelle de Samira Diallo. Comme c’est régulièrement le cas, elle a donc du coupler l’apprentissage de la langue à l’alphabétisation. Cinq ans après leur arrivée au Royaume, ils ont leur premier diplôme en poche. L’année scolaire n’est pas encore terminée, mais leurs envies pour l’après-alpha sont déjà bien précises, que ce soit la poursuite d’une formation ou la recherche d’emploi. Chaque chose en son temps.

Réalités de l’analphabétisme

Selon les chiffres de l’organisation Lire et Écrire, 65% des 4 293 apprenants de 2017 sont étrangers. Le Collectif Alpha s’attache pourtant à préciser qu’il leur arrive régulièrement d’accompagner des Belges ayant suivi une scolarité ici. Il existe autant de raisons au décrochage scolaire que de décrochages eux-mêmes – précarité, maladie, divorce ou perte de parents, parcours de vie agité, etc. Sans pour autant juger l’enseignement traditionnel particulièrement strict, la formatrice et le coordinateur du Collectif considèrent que sa méthodologie n’est pas adaptée à tous les élèves. « Il y a la méthodologie mais il y a aussi les conditions », affirme Olivier Balzat. « Des écoles avec des classes trop nombreuses et pas assez de budget peuvent, malgré elles, ne fonctionner qu’avec les meilleurs élèves et expliquer aux autres qu’ils n’ont qu’à suivre. L’école est élitiste par manque de moyens. » Les mêmes statistiques de Lire et Écrire précisent bien que 58% des apprenants adultes ont été scolarisés, sans obtenir de diplôme.

L’analphabétisme est donc une notion subjective. Où placer le curseur ? Parle-t-on de celles et ceux ne savant ni lire ni écrire ou n’ayant pas acquis les compétences de base que l’on évalue au CEB ? En Belgique, la Communauté française estime à 10% le taux d’analphabètes. Pourtant, l’OCDE, dont les critères sont plus exigeants, l’évalue à 15%. Un pourcentage que le Collectif Alpha juge plus juste. Si l’on compare ce taux à la réussite de 2017, ainsi qu’à celui d’il y a quarante ans, « on constate que l’analphabétisme est constant depuis des années en Belgique et ailleurs », explique Olivier Balzat. À travers le monde, ce sont près de 758 millions d’adultes qui sont analphabètes.

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