Marie Doutrepont : « On criminalise les victimes de ceux qui se livrent à la traite d’êtres humains »

Elle défend la famille de la petite Mawda et Zakia, arrêtée pour avoir aidé des migrants. Dans son livre Chroniques des limbes de l’Europe, Marie Doutrepont, jeune avocate belge, dénonce la violence migratoire sous toutes ses formes.

Dans son livre Chroniques des limbes de l’Europe, Marie Doutrepont, jeune avocate belge, dénonce la violence migratoire sous toutes ses formes. ©Reporters

Une grande affiche a été collée sur l’ancienne cheminée “we are not dangerous, we are in danger”. Quatre bougies d’Amnesty se reflètent dans un miroir. C’est ici que Marie Doutrepont travaille, chez Progress Lawyers Network, un cabinet d’avocats engagé situé au cœur de Saint-Josse. La jeune femme dévale les escaliers en bois, tend une main et remonte au même rythme les deux étages qui mènent à son bureau. À sa cheville droite de minuscules clochettes s’agitent à chacun de ses pas. Elle est enceinte de plusieurs mois. Un second. Elle s’assied. Ses grands yeux verts mangent tout son visage. Devant elle, un livre blanc griffé d’un fil barbelé enroulé sur lui-même avec écrit au centre “.eu(x)”. C’est le sien, Moria. Chroniques des limbes de l’Europe. C’est le témoignage brut et éprouvant, insupportable parfois, de ce qui se passe dans le camp de réfugiés de Moria planté à la frontière grecque. On y rencontre Antoinette, Moussa, Aboubakar, Dihanne et quelques autres. Inlassablement, la jeune femme de 34 ans défend la cause des migrants. 

Votre cabinet d’avocats a décidé de défendre la famille de la petite Mawda, qui est morte suite à un coup de feu tiré par un policier belge. Pourquoi ?

Marie Doutrepont – On fait un amalgame entre les gens qui cherchent à passer et les passeurs. Rien n’interdit dans la loi d’entrer dans un camion. Ce qui est interdit, c’est de passer illégalement la frontière. Mais tout se passe comme pour les stupéfiants. On retrouve les toxicos en prison. Par contre, ceux qui se font des centaines de millions d’euros sur leur dos, non. C’est la même chose avec les trafiquants d’êtres humains. On  met tout le monde au cachot. On criminalise les victimes de ceux qui se livrent à la traite d’êtres humains. On crée des amalgames. 

Vous défendez aussi Zakia, arrêtée en même temps que deux journalistes, pour avoir aidé des migrants… 

C’est un dossier monté de toutes pièces à des fins politiques. C’est le gouvernement qui veut poursuivre les “grands méchants passeurs”. Ce qui est dégueulasse, c’est qu’elle a fait deux mois de  détention pour la seule raison qu’elle a la double nationalité belgo-marocaine alors que la Belgique ne reconnaît pas cette double nationalité. C’est un dossier symbolique. On essaie de casser la solidarité vis-à-vis des migrants. On essaie d’effrayer les gens qui assument un job que le gouvernement devrait prendre en charge. 

Dans ce camp, les journalistes sont interdits et les bénévoles sont soumis à la censure. Ils ne peuvent pas rapporter ce qui s’y passe.

Votre combat pour le droit des migrants vous a menée à Moria, en Grèce. Vous avez voulu témoigner de ce que vous avez vu… 

Au bout de ma première journée à Moria, j’étais bouleversée. J’ai d’abord écrit à mes proches pour survivre. Dans ce camp, les journalistes sont interdits et les bénévoles sont soumis à la censure. Ils ne peuvent pas rapporter ce qui s’y passe. Mes lettres ont ému des gens, ont été partagées sur Facebook. Il y a maintenant ce livre, où tout ce que j’ai écrit est resté brut, tel quel. De la migration, on ne voit que des bateaux et des chiffres. Mais quand on se souvient que ce sont des personnes qui avaient une famille, un métier et qui ont tout lâché, c’est autre chose. Ce n’est pas pour autant angélique non plus. Il y a là la même proportion de salauds que de personnes de cœur, comme dans tout groupe humain.

Pour vous, Moria a été un choc…

Je suis arrivée sur place un dimanche soir. Le lundi matin, j’étais dans le camp. Et là, ça a été un choc, oui. J’ai beaucoup de critiques à faire sur les procédures mises en place chez nous. Mais je sais qu’ici j’ai des ressources. Je m’occupe d’une jeune Afghane qui a déjà fait plusieurs tentatives de suicide. Mais elle mange à sa faim. Elle a un toit. Ses besoins de base sont respectés. À Moria, ce n’est pas le cas. Des gens y meurent de froid sous des tentes en hiver. Je ne me suis toujours pas remise des conditions de vie là-bas. 

La faute à quoi ? Un manque de moyens ? 

Partiellement, même s’il faudrait quatre ou cinq fois plus de moyens. Mais il y a aussi une volonté politique de faire peur pour que les gens témoignent de leur maltraitance et en découragent d’autres de venir. Actuellement, à Moria, ils sont 7.000 dans un camp adapté à 2.500 personnes. Dans les procédures imposées, il y a des étapes et des artifices qui sont uniquement vexatoires. Cette dame, que j’ai rencontrée et dont je parle, a le dos brisé. Cela se voit qu’elle est vulnérable. Mais on la fait attendre six mois. Et les attestations de santé de MSF ne sont pas reconnues. Et puis il y a cette dame violée dans son pays, que j’accompagne à l’hôpital, et qu’on traite comme du bétail. 

Ils croient être arrivés en Europe. En fait, ils ne sont nulle part. 

Qu’est-ce qui explique cette violence ?

Il y a une volonté de rendre les procédures très dures et de les modifier constamment. Même pour nous avocats, c’est très difficile à suivre. Alors pour un illettré… Et il n’y a presque pas d’aide juridique. Or, c’est aussi essentiel que l’aide médicale. Si on n’explique pas aux gens dans quoi ils sont, si on ne leur donne pas les clés de ce qui se passe, c’est une violence inadmissible. 

Comment définiriez-vous Moria ?

Ce camp est complètement inhumain. Déjà le mot “camp” fait peur. On y concentre des gens qu’en réalité on ne veut pas accueillir. Ce sont des limbes. Le plus dur, c’est de ne pas savoir quand on va en sortir. D’une certaine façon, c’est plus dur que la prison. Les gens n’ont pas de réponse, sont dans l’incertitude: seront-ils agressés ? Recevront-ils à manger ? Tout ça peut durer 6 mois, un an, un an et demi… Ils croient être arrivés en Europe. En fait, ils ne sont nulle part. Certains ne veulent d’ailleurs pas croire que Moria soit en Europe.

Est-ce de la faute des Grecs ? 

Ce n’est pas la faute de la Grèce. Ce que je fustige, c’est la politique européenne, dont la Grèce est le mercenaire. Les gens avec qui j’ai parlé sur place, la majorité des habitants, étaient dans l’empathie et plutôt solidaires alors que les îles grecques sont dévastées: une personne sur deux n’y a pas d’emploi.   

Il faut supprimer les accords de Dublin qui imposent que le premier pays où les migrants arrivent soit celui qui en est responsable.

Que faudrait-il faire pour changer tout ça ?

Supprimer les accords de Dublin qui imposent que le premier pays où les migrants arrivent soit celui qui en est responsable. La Grèce et l’Italie ne sont pas responsables de leur position géographique. C’est complètement injuste. On pourrait imaginer de faire un pot commun et de répartir selon la charge réelle dans chaque pays. Tous ces camps coûtent un paquet d’argent. Et les hotspots n’existent que depuis 2015. On s’en passait bien avant. Tous ceux qui sont passés en Libye, hommes comme femmes, ont été violés en prison. Croire alors qu’avec un tel pays, il serait possible de collaborer pour faire un tri, c’est du délire.  

Pourquoi mettez-vous votre énergie dans ce combat ? 

Cette question de la justice est centrale chez moi. Et puis, pourquoi moi, parce que je suis Blanche et parce que j’ai un passeport rouge, ai-je le droit de circuler partout et d’autres pas ? Il y a des gens qui s’en vont parce qu’ils fuient l’horreur, d’autres pour une vie meilleure. Mais le système est cadenassé partout. Frontex coûte 16 milliards d’euros et les migrants ont versé 13 milliards aux passeurs. Voilà le coût d’un système mortifère. Si les gens pouvaient juste venir voir sans devoir se noyer en mer et tout brûler derrière, ils pourraient décider s’ils veulent ou non rester. On a le droit ou pas de circuler sur cette belle planète selon le pays dans lequel on est né. Cela me touche beaucoup. 

On sent votre émotion… 

Le parallèle avec les années 30 est difficile à éviter. Mon fils avait deux ans quand je suis partie à Moria. Dans vingt ans, j’espère qu’’il y aura eu un sursaut de conscience et qu’on ne traitera plus les êtres humains comme ça, simplement parce qu’ils ont fui. On est tous des enfants de réfugiés, ne serait-ce que parce qu’on a eu des grands-parents qui ont fui pendant la guerre. Le problème, c’est la peur. On est dans un monde qui change. Les gens sont inquiets. C’est naturel. Mais cette peur est entretenue, galvanisée par le monde politique. Si on se parlait, si on se rencontrait, on verrait qu’il n’y a pas tant à craindre.

MORIA. CHRONIQUES DES LIMBES DE L’EUROPE, Marie Doutrepont, 180° Éditions, 158 p.

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