YouTube aurait-il un problème avec le corps des femmes ?

Pudique ou sexiste ? La plate-forme américaine de vidéo ferait sa difficile en ce qui concerne le corps des femmes. Plusieurs créatrices de vidéos ont été victimes d’une démonétisation qu’elles dénoncent via le #MonCorpsSurYoutube lancé par l’association Les Internettes.

YouTube © Unsplash / Christian Wiediger

Tout a commencé chez Madmoizelle le 25 mai. Le site jeune et féministe écrit une longue lettre à YouTube pour dénoncer la démonétisation de nombreuses vidéos produites par des femmes sur des sujets tels que la sexualité, le corps des femmes, la contraception, les règles, etc. Étant elle-même victime de cet excès de zèle de la part de YouTube, Madmoizelle s’insurge : « La vidéo de Camille sur ses petits seins, dans laquelle elle a pris soin, pour te faire plaisir, YouTube, de cacher ses tétons ? Démonétisée — une décision confirmée par « un examen manuel ». La vidéo de Charlie sur les photos sexy, tournée en culotte et soutien-gorge pour ne pas froisser tes chastes yeux ? Démonétisée au premier abord, avant que tu ne reviennes sur ta décision. La vidéo sur la culotte fendue, avec OH LÀ LÀ deux paires de fesses ? Démonétisée ET la miniature a été supprimée, sans qu’on ne puisse donner notre avis ».

De quoi on parle ?

Mais ça veut dire quoi « démonétiser une vidéo YouTube » ? Il s’agit de retirer les publicités qui permettent au détenteur de la vidéo en question de gagner de l’argent. Depuis début 2017, YouTube a restreint ses règles en ce qui concerne la monétisation de ses contenus. Son dispositif de filtrage et de blocage à l’égard des contenus jugés problématiques ou potentiellement dangereux pour les annonceurs est donc beaucoup plus sélectif. Les vidéos considérées comme « non adaptées aux annonceurs » comprennent, entres autres, « les contenus provoquants ou dénigrants », « les contenus incitant à la haine » et « les contenus à caractère sexuel ». Et c’est bien ce dernier point qui pose question. YouTube engloberait beaucoup de contenus sur le corps des femmes dans la définition « à caractère sexuel ».

Après la démonétisation de la vidéo Madmoizelle où la Youtubeuse Camille parle de « ses petits seins », le site web féminin a demandé au géant de la vidéo en ligne des explications. La réponse ? « Une vidéo qui comporte un contenu hautement sexualisé, tel qu’un contenu vidéo où le point dominant est la nudité, des parties du corps ou des simulations sexuelles, ne convient pas à la publicité ». Il n’est pourtant pas question de sexe dans la vidéo de Camille qui s’est même appliquée à recouvrir ses tétons de coquillages en plastique. « Les parties du corps, ce n’est pas ‘un contenu hautement sexualisé’, c’est les parties du corps. Des bouts de chair. De la peau », s’insurge Mymy, l’auteure de l’article. Madmoizelle n’est pas la seule « victime » de ces démonétisations en série. Le collectif Les Internettes qui s’attelle depuis 2016 à valoriser les créatrices de vidéos sur le web, n’a pas tardé à réagir. En lançant la campagne #MonCorpsSurYoutube, l’association appelle les Youtubeurs et Youtubeuses à raconter leurs (mauvaises) expériences de démonétisation. Ils ne se sont pas fait prier.

De son côté, Les Internettes a publié un long texte sur ses réseaux sociaux pour dénoncer cette pratique. Car même si les créateurs de vidéos démonétisées peuvent ensuite demander un recours à un modérateur humain, la décision de l’algorithme n’est pas toujours annulée. Et dans le cas où elle l’est, la vidéo perd tout de même en visibilité, car comme l’explique Amélie Coispel, coprésidente des Internettes, ce sont « les premières heures après la publication d’une vidéo » qui sont « les plus importantes ». Démonétiser les vidéos a donc « un véritable impact économique pour les créatrices ».

Pourquoi c’est un problème ?

Dévaloriser les contenus qui abordent le corps des femmes (sexualité, poils, règles, etc.), c’est non seulement faire passer le message que ce corps est choquant, voire perturbant, mais aussi le considérer comme forcément sexuel… Une démarche qui ne soutient donc pas vraiment le combat (plus qu’actuel) pour l’égalité des sexes. Si ce rejet de tout ce qui a trait aux corps des femmes choque, il est encore plus frappant de constater que le corps des hommes reste quant à lui largement accepté par YouTube. Une contradiction relevée par Benjamin Brillaud sur Twitter :

Ainsi, comme le relève très justement Télérama, la vidéo de Norman sur la masturbation, « verbalement explicite » et plusieurs épisodes de la série Bref « dans lesquels le héros regarde du porno tout en se masturbant » restent monétisées. Amélie Coispel évoque aussi le cas de Julien Ménielle qui gère la chaîne Dans ton corps : « Sa vidéo sur le pénis est passée sans problème, mais celle sur le clitoris a été démonétisée ». Une situation qui pousse Les Internettes à se questionner : « Les sexes des femmes seraient-ils considérés par les équipes de YouTube comme des contenus adultes et les sexes des hommes comme des contenus tous publics ? ». Toutefois, certains nuancent. La vidéo du YouTubeur Ludo dans laquelle il se glisse dans la peau d’un modèle d’art nu a elle aussi été démonétisée. « Pourtant tout était caché par des smylés. Hommes ou femmes, tous les créateurs sont touchés par la censure sur YouTube », explique-t-il.

Cette « censure » sur l’un des sites les plus fréquentés par la jeune génération pose aussi un souci en matière d’éducation sexuelle. En effet , de nombreuses vidéos à visée pédagogique abordant des questions d’éducation sexuelle ont dû elles aussi dire adieu aux annonceurs. « Si je veux apprendre aux plus jeunes filles à être à l’aise dans leur slip, dans leur corps et dans leur sexualité, tu (YouTube, NDLR.) me forces à masquer le mien, de corps, et à tempérer mes mots. Comme si l’existence même de mes seins, de mes tétons, de mes règles, de ma libido était un problème », poursuit Mymy sur Madmoizelle. « Les poils, les règles, le droit à disposer de son corps ne sont pas des sujets adultes. Ce sont des sujets de société. Ce sont des sujets d’utilité publique. Publique, comme dans ‘destinés à tous et toutes' », rappelle très justement Les Internettes.

Chez nous, c’est un épisode de la websérie La Théorie du Y qui a été soumis à une démonétisation de la part de la plateforme. Un épisode intitulé « Une vraie lesbienne ». YouTube : sexiste et homophobe ?

De son côté YouTube a réagi aux critiques en précisant que « le règlement de la communauté, qui régit ce qui peut être présent sur la plateforme, est différent des consignes relatives aux contenus adaptés aux annonceurs (…) Certains sujets, comme l’IVG ou le viol, sont importants et peuvent être débattus, mais nous avons entendu de la part des annonceurs des réticences à ce que leurs marques soient associées à ce contenu ».

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