Métro, boulot… plus de libido

Nous faisons moins l’amour qu’il y a vingt ans et sommes menacés par le Trouble du Désir Sexuel (TDS). La faute à notre rythme de vie acharné, soumis à l’impératif de la performance et au diktat des nouvelles technologies.

Métro, boulot… plus de libido

« À un certain moment, je me suis demandé si je n’avais pas un problème”, explique Clémence, avec beaucoup d’aplomb. On sent que la question de la sexualité la taraude depuis un moment. “Je n’avais presque plus du tout de libido. La passion des débuts de la relation, cette espèce de phase de grâce qui te donne envie de faire l’amour tout le temps, était évaporée depuis des années. Je me suis rendu compte, après de longues discussions avec mon conjoint, que la majeure partie du temps, je le faisais pour lui faire plaisir… Et non pas pour me faire plaisir.” 

Dans le cas de la jeune femme de 28 ans, cette notion de partage nécessaire voire obligatoire quand on parle de relations sexuelles, n’existe tout simplement plus. Même schéma du côté d’Adrien, qui spécifie qu’il “n’aime pas trop aborder le sujet.” Il ajoute dans la lancée “Quand on parle de sexe avec mes amis, c’est plutôt sur le ton de la blague. On va se vanter, commenter nos performances. À les écouter, ils seraient tous super-actifs en matière de parties de jambes en l’air.” À 33 ans, cet architecte raconte que la réalité est bien moins torride. “Mais ça me convient. Après des journées interminables au boulot, la plupart du temps j’ai envie de me vautrer dans le canapé. Je ne suis pas du genre à sauter sur ma femme dès qu’elle a passé le pas de la porte. C’est dans les films, tout ça. Quand tu rentres après t’être pris la tête toute la journée sur un dossier, après avoir stressé pour respecter tes délais, tu as juste besoin de souffler.” 

Clémence et Adrien sont loin d’être les seuls à partager ce “problème”. La plupart des études européennes s’accordent pour dire que l’on fait moins l’amour. En comparaison avec des statistiques obtenues dans les dernières décennies, on observe une diminution assez drastique du désir… et de la pratique. En moyenne, les 18-44 ans ont des rapports sexuels moins de 5 fois par mois. Des chiffres qui s’effondrent quand l’âge avance. Selon des statistiques obtenues par Solidaris, qui publiait en 2017 une enquête sur la sexualité des Belges francophones, ils sont 20 % à avoir des rapports sexuels une fois par mois dans la tranche 41-55 ans. Quand on élargit le spectre, on observe également que les États-Unis accusent une baisse des rapports sexuels annuels de 15 %. Mais que se passe-t-il, au juste?

Tout le monde ment

Selon Pascal De Sutter, professeur à l’École de sexologie et des sciences de la famille de la Faculté de psychologie à l’Université catholique de Louvain, “il faut toujours prendre les résultats des études qui parlent de sexe avec des pincettes”. La raison est toute simple: “La plupart du temps, les gens mentent quand ils parlent de leurs relations sexuelles. C’est encore très tabou. On va répondre ce qui fait “bien”, ce qu’on a lu dans les magazines ou que l’on a entendu par ailleurs. Si en 2018, il est convenu comme socialement correct de faire l’amour une fois par semaine, c’est ce que les gens vont répondre. C’est la pression sociale qui veut ça et c’est pareil si l’on nous demande si on mange sainement et si l’on fait du sport. Évidemment, certaines personnes disent la vérité dans ce genre d’enquête, mais c’est minoritaire.” Pourtant, dans l’intimité de son cabinet de consultation, le sexologue entend le même genre de témoignages. C’est ici que le malaise se verbalise, parfois plus que dans une chambre à coucher. “Ce serait mentir que de dire que la sexualité en Belgique se porte à merveille aujourd’hui. On constate très nettement une baisse de libido. Dans 50% des cas, les femmes viennent consulter un sexologue parce qu’elles ne ressentent presque plus de désir.”

Un coup de zoom sous les draps de la population occidentale et l’on comprend rapidement que les raisons de ce mal sont multiples. Un cocktail détonnant entre une vie bien trop active, un travail stressant, une famille chronophage et surtout, l’avènement des technologies dévorant notre temps libre. “Dans le cas des femmes, on peut notamment expliquer cette baisse de désir par leur rythme de vie”, ajoute Pascal De Sutter. “Elles étaient beaucoup moins nombreuses à mener une carrière il y a cinquante ans. Aujourd’hui, elles assument le stress du travail, puis rentrent à la maison pour gérer leur famille. En 2018, les femmes passent encore bien plus de temps que les hommes à s’occuper des tâches ménagères, même si l’écart s’est restreint. C’est normal qu’elles soient épuisées, qu’elles aient moins la tête au sexe.

Heureusement, on peut s’extraire du piège. “C’est un réapprentissage de la vie quotidienne, le désir c’est comme tout, ça se travaille.” Un tracas si lambda que les sexologues lui ont trouvé un petit nom, le TDS pour “trouble du désir sexuel”. Un manque d’appétit qui est loin de ne toucher que les femmes, ce malgré les idées reçues. “Ce qui change également, avec les années, c’est que la parole des hommes se libère de plus en plus. Ce qu’ils considéraient avant comme une honte les pousse aujourd’hui à venir consulter, à s’écouter et à chercher des solutions”, avance Pascal De Sutter. 

Trop de porno tue le désir

Ainsi, 36 % des femmes et 22 % des hommes avoueraient rencontrer parfois un manque de désir. À ce sujet, les résultats de l’étude “Les effets du travail sur la vie privée ” menée en France par Technologia et la Mutuelle UMC sont criants. À la première question de cette enquête, qui demande aux deux sexes si le stress au travail influençait négativement la vie sexuelle et amoureuse, la réponse est oui à 66,6%, avec un pic de 70% chez les cadres. Métro, boulot et… plus de libido. 

Si l’excitomètre a pris du plomb dans l’aile ces dernières années, c’est aussi en partie à cause des nouvelles technologies. Des réseaux sociaux, extrêmement chronophages, qui ne laissent plus la place au temps libre et au vide de l’esprit souvent nécessaire à des rapports sexuels sereins. Et de la disponibilité du porno, partout, tout le temps. Dans les années 1990, il fallait oser passer la porte d’un vidéo-club pour repartir avec une cassette classée X. Aujourd’hui, il suffit de taper “Pornhub” dans Google. Ça change la donne… et les envies. En effet, et ce n’est pas nouveau, les films pornos favoriseraient les addictions. À ce sujet, les millennials, biberonnés dès les prémices de l’adolescence à du contenu X, sont évidemment les plus touchés. Cette profusion créerait un manque d’intérêt pour la sexualité réelle. Sans parler du fait que ces vidéos brouillent la vision d’un rapport “normal” et favorisent le culte de la performance. De fait, chaque panne est considérée comme un échec et va augmenter le repli sur soi. Là où un homme aurait pu passer outre il y a quelques décennies, se retrouve une angoisse destructrice pour la sexualité. 

Marc se rappelle ainsi s’être senti “complètement à côté de la plaque” pendant presque deux ans. À 41 ans, il raconte qu’il consommait “du porno tous les jours. Et je ne tenais jamais très longtemps. Ça me bloquait complètement. On voit des scènes de sexe qui durent près de quarante minutes, alors que moi, si je dépassais les 10 minutes, c’était un exploit. Je cogitais en permanence, j’avais l’impression d’être impuissant, d’être nul. Évidemment, ça affecte ta confiance en toi, ta vie de tous les jours.” 

C’est la raison pour laquelle il pousse un jour la porte d’un sexologue “ qui m’a finalement fait comprendre que j’étais tout à fait normal. C’est bête, mais j’avais perdu la notion de la réalité, et surtout du plaisir. J’étais en recherche constante d’un score.” Et si l’on réapprenait simplement à écouter nos envies ? Pascal De Sutter clôture en expliquant qu’un couple “n’a pas spécialement besoin d’avoir des relations sexuelles pour fonctionner. Même si c’est évidemment plus facile quand il y en a. Le tout est d’arrêter de se culpabiliser, de croire qu’on doit absolument avoir un orgasme à chaque coup et surtout, il faut communiquer. S’accorder du temps.”

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