Drogues, salles de shoot et désobéissance civile

Au moment où sort La fête est finie, fiction en centre de désintoxication, une première salle de shoot “hors-la-loi” ouvre à Liège, prouvant que la loi belge sur les drogues est obsolète. Trois soirées-débats sur le sujet sont d'ailleurs organisées en Belgique après la projection du film de Marie Garel-Weiss (infos pratiques en fin d'article).

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La tolérance zéro prônée par le fédéral en matière de consommation de stupéfiants a du plomb dans l’aile. Qu’il le veuille ou non. À côté de la guerre contre la drogue – personnifiée à Anvers par Bart De Wever -, les politiques menées en la matière se déclarent également la guerre… entre elles. C’est que la loi régissant les narcotiques en Belgique date de 1921. Un non-sens pour de nombreux citoyens, acteurs de terrain, juristes et politiques qui dénoncent son obsolescence. Soutenue par des dizaines d’associations spécialisées, mais aussi par Médecins du Monde, La ligue des droits de l’Homme, le Centre d’action laïque ou l’université de Louvain, une campagne baptisée “#Stop1921” est menée afin de faire modifier la loi avant son centenaire. “Nous ne demandons pas une régulation ou une dépénalisation des drogues, précise Bruno Valkeneers du centre de crise et d’hébergement bruxellois Transit. Notre seule revendication est de dire que cette loi n’est plus du tout adaptée au contexte actuel. La société de 1921 n’ayant rien à avoir avec celle de 2018.” En témoigne notamment son article 3, paragraphe 2, qui condamne fermement la mise à disposition d’un local dans le but de “faciliter l’usage” de stupéfiants. Et bannit donc de facto les fameuses salles de consommation à moindre risque (SCMR). “Cet article a été inscrit dans notre législation pour se conformer à la première convention sur l’opium. Le législateur ciblait donc les fumeries d’opium! Une salle de consommation n’a évidemment rien de comparable. C’est un dispositif sanitaire.”

Des salles de shoot, mais aussi d’inhalation, que le secteur attend depuis des années. “Cela nous paraît hallucinant de devoir se battre en 2018 pour faire entendre le bien-fondé de ces SCMR, prouvé par des études scientifiques et de nombreuses expériences”, peste Alexis Jurdant, de la Fédération bruxelloise des institutions pour toxicomanes (Fedito). Rappelons qu’il existe déjà 90 salles de shoot dans le monde, dont la plupart situées en Europe. “Et il n’y a jamais eu un seul décès. Ces lieux sont des dispositifs qui permettent d’approcher des usagers, souvent très précarisés, sans les juger, de les raccrocher à un tissu social, de leur donner des conseils et des soins afin de préserver ce qui reste de leur capital santé.” Jusqu’à présent, en effet, c’est le système D. “On leur fournit du matériel stérile et on leur dit : allez vous injecter là où vous voulez, ou plutôt là où vous pouvez.” Ce qui offre aux passants ces “scènes de rues” particulièrement sordides qui défraient la chronique.

Une salle de shoot à Paris © Belga Image / Leon Tanguy

Las des critiques des riverains, le bourgmestre de Liège Willy Demeyer est l’un des premiers à avoir soutenu l’initiative. Une volonté relayée à la Région wallonne (compétente en matière de prévention) par six députés qui ont déposé une proposition de résolution visant à les autoriser. Résolution adoptée en commission du Parlement wallon. “Sur les 2.000 héroïnomanes que compte la ville de Liège, 15 % se droguent en rue au vu et au su de tout le monde”, déplore Benoît Drèze (cdH), conseiller communal dans la Cité ardente, député wallon et initiateur de cette proposition. “Entrées de parking, self banks, trottoirs, parcs… C’est tous les jours et tout le temps.”

Personne n’a jamais initié une première consommation d’héroïne dans une salle de shoot !

Un dispositif qui semble aujourd’hui faire l’unanimité. À quelques exceptions près. Pour la députée cdH à la Chambre, Catherine Fonck, opposée au projet dès 2013, légaliser les salles de shoot serait ainsi irresponsable, voire criminel. “Selon elle, ce serait un très mauvais signal envoyé à la population, relate Bruno Valkeneers. Les études montrent pourtant que ces lieux ont un impact positif sur la santé et n’incitent pas à l’usage de drogues. Personne n’a jamais initié une première consommation d’héroïne dans une salle de shoot !” Et de proposer l’organisation de journées portes ouvertes. “Les détracteurs constateront que cela n’a rien à voir avec un salon convivial et que l’état peu valorisant des usagers ne donne pas du tout une image positive des drogues.”

Le contrôle social suffira

Malgré une (légère) vague d’oppositions, la première salle de shoot ne devrait pas tarder à ouvrir ses portes chez nous. D’autant que tous les pays limitrophes en possèdent. Même en France, pourtant très répressive en la matière. Reste un solide obstacle. Si la résolution adoptée en commission du Parlement wallon devrait être votée ces prochains jours en plénière, la loi de 1921 fait encore barrage à ces dispositifs sanitaires. Et le gouvernement fédéral, principalement son aile N-VA et CD&V, ne compte y accorder aucune priorité. “La ministre de la Santé Maggie De Block reconnaît le problème comme médecin mais ne peut le solutionner à court terme en tant que membre du gouvernement…”, tacle le député Benoît Drèze.

Alors, qu’importe la loi ? Certains détracteurs parlent aujourd’hui de désobéissance civile. Malgré cette interdiction, Willy Demeyer a en tout cas annoncé l’ouverture d’une première salle belge à Liège dès le mois prochain. Un dispositif hors-la-loi? “Ce blocage au fédéral n’est pas un obstacle définitif, poursuit Benoît Drèze. L’argument invoqué par le bourgmestre de Liège pour légitimer ces salles sera sans doute celui des compétences implicites. De toute façon, c’est un risque que l’on est prêt à prendre. Et si le gouvernement actuel ne veut pas interpréter la loi de 1921 à court terme, cela finira un jour par se faire. Par le gouvernement, le Parlement ou la Justice. Il y a plusieurs manières de créer cette jurisprudence.”

La criminalisation éloigne les usagers des services de soins.

Au soutien des acteurs de terrain et du Parlement wallon, ajoutons celui de Philippe Dulieu, procureur du roi de Liège qui a pris position en faveur de ces SCMR. “Il a dit que si la ville de Liège venait à en ouvrir une, il ne s’y opposerait pas, confirme Bruno Valkeneers. Le procureur ne voit d’ailleurs pas en quoi ces dispositifs seraient contraires à la loi puisque celle-ci doit s’interpréter en fonction du contexte et que ces salles n’ont rien à voir avec les fumeries d’opium du siècle passé.” Un autre argument qui permettrait de contourner la loi. Et une nouvelle baffe de la magistrature à la politique de tolérance zéro du fédéral.

© Unsplash / Thought Catalog

Un premier pas vers la décriminalisation des usagers de drogues devrait donc être franchi en Belgique. La suite ? Pourrait-on imaginer que l’on modifie également la loi de 1921 pour dépénaliser l’usage du cannabis, voire de toutes les drogues ? “Cela nous tient à cœur car la criminalisation éloigne les usagers des services de soins, constate Alexis Jurdant. Au problème d’addiction vient s’ajouter celui de la sanction. Un engrenage qui voit la personne étiquetée ‘toxicomane’ avant d’être considérée comme un malade.”

L’alcool est légal mais la majorité des personnes ne développent pas une consommation problématique.

Quant à savoir si une éventuelle dépénalisation provoquera forcément un pic de consommation, Bruno Valkeneers rassure: “On pense à tort que la barrière pénale est la seule envisageable. Or, il y a beaucoup d’autres interdits. Les règlements d’ordre intérieur à l’école ou au travail, par exemple, l’éducation familiale. Et puis, il ne faut pas oublier le contrôle social. L’alcool est légal mais la majorité des personnes ne développent pas une consommation problématique. Cela fait partie de notre culture. On en parle en famille, on met des limites.” Un contrôle social et une éducation aux drogues qui semble déjà de mise puisque, selon les estimations, “seuls” 10 à 15 % des consommateurs de stupéfiants ont un usage réellement problématique. “Que le produit soit légal ou non, on a la même proportion de consommation compulsive.”

Voici les détails concernant les soirées-débats organisées par Le Parc Distribution (Les Grignoux ASBL) autour du film La fête est finie , toujours en salles chez nous :

  • À Bruxelles, le 24 mai à 20h00 au cinéma Vendôme : Drogues et addictions : quelles approches, quelles solutions et quelles politiques aujourd’hui à Bruxelles ? Avec Kris Meurant, coordinateur social à Transit, Caroline Saal, rédactrice en chef à Prospective-Jeunesse et Mathieu Bietlot, coordinateur analyses et plaidoyers à Bruxelles Laïque.
  • À Liège, le 29 mai à 20h00 au cinéma Sauvenière : Drogues et assuétudes : quelles solutions pour l’usager et les familles ? Avec Dominique Biétheres, psychologue au centre ALFA et Geoffrey Claes, éducateur/aide-soignant au centre START-MASS
  • À Namur, le 04 juin à 20h15 au cinéma Caméo : Rencontre sur les assuétudes. Avec Thibaud Petit, responsable du programme Phénix Jeunes, Christine Marsigny, coordinatrice de RASANAM et un membre des Narcotiques Anonymes.

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