« Viol collectif en Espagne »: la justice est-elle laxiste et sexiste ?

En Espagne, le jugement d’un "viol collectif", qualifié "d’abus sexuel", génère une gigantesque vague de protestation dans la population. Le mouvement fait tache d’huile. Les femmes réclament que les rapports de domination soient pris en compte a priori par la justice. Y compris en Belgique.

belgaimage-135425050-full

Elle avait fermé les yeux et ne disait pas non, la jeune victime espagnole. Les juges n’ont pas cru à la thèse du viol. Amélie (prénom d’emprunt), une jeune Belge de 24 ans, a vécu la même chose en novembre dernier. Pour elle, cela s’est même soldé par un acquittement. “ Le plus choquant, c’est quand la juge – oui, c’était une femme – lui a demandé s’il voulait l’acquittement. Il a dit oui et elle lui a fait promettre de ne plus recommencer ”, dit-elle.

“ J’ai eu un trou noir ”

Amélie aura pourtant bataillé ferme, durant cinq ans, pour avoir son jugement. “ Pour rien, mais pour beaucoup d’argent ”, dit-elle. Cette nuit-là, elle avait bu et Pierre (prénom d’emprunt) était son petit ami depuis peu. “ J’ai eu un trou noir. Je me suis réveillée avec le pantalon à terre. J’ai demandé ce qui s’était passé. Il m’a dit qu’il avait eu envie de tester des choses avant de me gifler et de partir. ” Pierre a reconnu les faits, mais a chipoté sur le fait que c’était consenti. Il l’a emporté.

En Espagne, jeudi dernier, c’était le verdict le plus attendu de l’année. Il portait sur un viol collectif. Ils sont cinq à avoir abusé d’une jeune Madrilène de 18 ans. Ils l’ont forcé à des relations sexuelles multiples, ont filmé l’acte, avant de l’abandonner, à demi-nue, après lui avoir volé son téléphone, dans une entrée d’immeuble. Ils ont été condamnés à neuf ans de prison. Ils échappent ainsi aux vingt-deux ans requis par le parquet pour viol.

“ Moi, je te crois ”

Les magistrats ont écarté le chef d’accusation de viol pour le substituer par celui d’abus sexuel, moins lourdement puni. Pour étayer cette décision, les juges se sont appuyés sur une vidéo de 93 secondes, où l’on voit la victime subir les vexations de ses agresseurs avec passivité, gardant les yeux fermés.

Cette vidéo a permis à la défense de soutenir la thèse selon laquelle la jeune Madrilène – qui avait bu de la sangria auparavant – était consentante. En Espagne, la foule scande à présent des “moi, je te crois” pour soutenir la victime et pour secouer les mentalités.

“ Elle l’a bien cherché ”

Dans l’opinion publique, les jugements culpabilisants pour les victimes restent très présents. Une enquête a mis en lumière que pour plus d’un quart des Européens, le viol peut être justifié dans certains cas. Et pour les Belges interrogés dans le cadre de cette enquête, cette proportion monte à 40%. Les motifs invoqués pour dédouaner les auteurs ? La victime est ivre ou sous l’effet d’une drogue; elle s’est rendue volontairement chez la personne; elle porte une tenue légère, provocante ou sexy et enfin elle ne proteste pas physiquement et ne dit pas clairement “non”.

Elle était sidérée

En psychiatrie, l’état de sidération est pourtant désormais un phénomène connu. Mais il reste largement ignoré, y compris visiblement par certains juges. En réaction à l’angoisse extrême subie lors d’un viol, des mécanismes de défense se mettent en place pour survivre. Le stress extrême peut en effet entraîner un risque vital pour l’organisme. Pour y échapper, le cerveau choisit alors de se court-circuiter, sécrétant des hormones qui vont anesthésier la victime. C’est là que se produit un second phénomène : celui de la dissociation. La personne “sort de son corps” et assiste en spectatrice médusée, et comme indifférente en apparence, au viol qu’elle subit.

Les femmes en ont marre

En Belgique, 3 000 plaintes pour viol sont déposées chaque année; 10% sont dénoncées, 4% aboutissent à une condamnation, 50% sont classées sans suites. Le parcours des victimes en justice ressemble à un chemin de croix. “Les femmes en ont marre qu’on ne les croie jamais. Pour les viols, on exige toujours des victimes qu’elles se justifient. La justice ne prend pas en compte les rapports de domination des hommes sur les femmes. Or cette domination est constitutive de notre société”, dénonce Céline Caudron, coordinatrice nationale de Vie féminine.

Le psychiatre trop puissant ?

“La justice qui concerne les mœurs est la plus sensible de toutes parce qu’elle touche à l’intime. Dans mon métier, en 40 ans de carrière, ce sont les dossiers les plus difficiles que j’ai eus à traiter, du côté des victimes comme des auteurs”, reconnaît le pénaliste Pierre Chomé. “Il y a toujours une analyse de crédibilité dans le chef de la victime. Mais c’est très dangereux parce que le psychiatre, en donnant une vision de la personne qu’est la victime, peut lever ou baisser son pouce. Or l’avis psychiatrique sera toujours déterminant”, poursuit l’avocat.

Elle avait donc fermé les yeux et ne disait pas non, la jeune victime espagnole. Et après, elle a repris une vie sociale, selon un détective privé. Là-dessus, Pierre Chomé dégage : ce serait impossible en Belgique d’accabler une victime avec de tels propos. Les détectives privés appartiennent largement au passé, celui des divorces pour infidélité. Mais surtout : “un comportement apparent ne supprime jamais une souffrance ou un traumatisme, conclut le pénaliste.

Sur le même sujet
Plus d'actualité