Ken Loach, docteur honoris causa à l’ULB : le récit d’un malaise

Le cinéaste Ken Loach a volé la vedette à tous les autres docteur honoris causa de l'ULB. Il a même volé dans les plumes de notre Premier ministre en personne. On vous raconte.

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Le retard

Les attachés de presse de l’université suent des gouttes. Le recteur a une mine figée. Les micros ont été dressés devant un seul personnage, Ken Loach. Il y a du retard. Et puis, voilà le cinéaste, le docteur honoris causa de l’ULB, l’homme qui fait trembler la polémique. Les caméras s’entrechoquent. Christiane Taubira, l’ancienne garde des sceaux socialiste, à l’honneur elle aussi, lève les yeux au ciel et demande aux journalistes de laisser passer leur unique consœur photographe. L’ambiance est tendue. Yvon Englert prend la posture de l’homme qui assume, du recteur qui fait face. “Il a été choisi pour sa défense des laissés pour compte”, lâche Yvon Englert avant de resserrer les boulons de l’infernale mécanique de la polémique. “Il est ici pour défendre son cinéma. Il ne répondra à aucune question”. La scène est brûlante. On se demande où sont les pompiers dans la salle. 

L’explication

L’homme qui a vu l’ours, la caméra, le cinéma et un morceau de droits humains prend alors la parole. Ken Loach affirme son rejet du négationnisme. Il n’a pas le cœur sur la main mais derrière ses lunettes, on le sent vibrer, on l’entend choqué. Il tente une pirouette en français, puis reprend en anglais. “Toute ma carrière et tous les films que j’ai faits visaient à défendre les droits humains, à défendre les lois internationales, la justice sociale… Et je connais fort bien l’histoire du négationnisme. C’est le terrain de l’extrême droite et je n’ai rien à voir avec cela. L’antisémitisme et le racisme sont dans toutes les sociétés. Ils sont la peur de l’étranger, du marginal, et ils se traduisent par de la haine. C’est profondément répugnant et inquiétant”. Les déclarations s’élèvent. Le silence règne.

On comprend alors qu’on n’a rien compris. La polémique qui grandit en Belgique, dans son pays, n’a rien à voir avec tout ça. Ken Loach se lance dans une explication. “Ces deux dernières années, les dispositions antisémites dans les partis de droite étaient deux fois plus importantes qu’au parti travailliste. Ces deux dernières années, quand Jeremy Corbyn était leader, l’antisémitisme de la plupart des partisans du parti travailliste est monté, en d’autres termes il a eu une influence en minimisant le racisme et l’antisémitisme. C’est le seul point que je dirais à propos de cela. C’est un homme qui a toujours défendu les droits humains”. Un ange antisémite flotte. Un diable gauche-droite lui prend sa place.

L’attaque

Ken Loach persiste et signe alors de drôles de déclarations. Très anti-droite. Il ironise sur le Premier ministre qui a dénoncé à mots couverts la mise à l’honneur du cinéaste très à gauche. On tend l’oreille. Ken Loach balance, la conférence de presse se fige. “J’ai compris qu’il avait étudié le droit dans cette université. Est-ce qu’ils enseignent mal ou n’a-t-il pas réussi ses examens? Parce qu’un bon avocat sait qu’on examine d’abord les preuves avant de parvenir à une conclusion. Mister Michel, regardez les preuves et revoyez vos propos”.

Les journalistes sont tous occupés à gratter, twitter, enregistrer. Alors Ken Loach continue. Charles Michel, ce Premier ministre, est quasi au pilori. Il n’a pas soulevé des questions sur les violations du droit international commises par Israël ou encore sur l’occupation des terres palestiniennes à l’occasion d’un événement célébrant les 70 ans de l’État d’Israël. Dont acte? Dont axe droite-gauche?

La concusion

La conférence de presse tourne au tribunal. Les questions interdites fusent. Rappel à l’ordre et désarroi du recteur et de ceux qui l’entourent s’entrechoquent. Il n’y aura pour Christiane Taubira, serrée dans sa veste rouge, regard posé vers le sol, qu’une seule question. Elle concerne la jeunesse, l’avenir, la liberté. L’ancienne ministre française sourit. Elle a l’élocution et la conviction. Elle parle de cette nouvelle génération qui a envie de changer le monde avec passion. Et quand en marge de cet exploit médiatique qui n’avait tellement rien à voir avec elle, on lui demande ce qu’elle en pense, elle répond de manière aussi spontanée que mesurée. Ou bien Ken Loach est coupable d’antisémitisme, et c’est grave. Ou bien il ne l’est pas, et c’est tout aussi grave.

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