Liège, capitale wallonne de la musique

Du rock à l’électro, en passant par le hip-hop ou le jazz, tous les chemins partent de Liège, mais ils y mènent aussi.

Liège, la capitale wallonne de la musique ©PhotoNews

Le sens de la fête

Il n’y a pas la mer mais quand même la Meuse, ce qui n’est pas rien. Liège, ce serait donc notre Marseille, une ville capable de se déclarer sans rougir “la plus belle du monde” ou de lancer un buzz publicitaire autour de l’idée que la Cité ardente est plus glamour que Cannes. En ce mois de mai, on va justement pouvoir comparer Métamorphoses, le festival gratuit liégeois, au très luxueux festival du film cannois. Et puis il y a le chaudron de Sclessin et son équipe de foot qui, on va se faire des ennemis, continuent de croire qu’ils ne sont pas loin des meilleurs et que, si ce n’est pas vrai, c’est la faute aux arbitres, à l’Union belge, aux journalistes de la RTBF et peut-être à un complot général. 

À Liège, on peut également se fâcher tout rouge. Mais c’est aussi, jusqu’à la caricature, la ville systématiquement donnée en exemple quand il s’agit de parler de bonheurs populaires. En cité qui fut autrefois indépendante, elle continue à se raconter son passé – et de mieux en mieux d’ailleurs – en travaillant le contraste avec des réalisations urbanistiques aussi spectaculaires que visionnaires. Tourisme, restos, musées, lieux culturels, personnalités décapantes… En fait, il est temps de redécouvrir Liège parce que la ville n’a pas changé mais en mieux. 

J-L. C

 

Enfin dépoussiéré de son conservatisme, le Mithra Jazz Festival accueille du 3 au 6 mai à Liège des pointures internationales comme Tony Allen et Avishai Cohen, mais aussi des stars “crossover” comme la Française Camille et Selah Sue. Et du coup, toute la Cité ardente vibre pour cette manifestation musicale qui a réussi à transformer un événement cérébral et élitiste en une vraie fête.

La réussite annoncée de cette édition 2018 du Mithra Jazz résume parfaitement le souci de modernité et l’esprit d’ouverture de Liège, sans aucun doute la ville wallonne la plus dynamique sur un plan musical. Tenant compte des nouvelles tendances, d’un mode de consommation plus transversal du mélomane (en 2018, on peut aimer à la fois le jazz et le hip-hop) et s’appuyant autant sur des subsides publics que sur de gros sponspors privés, la scène musicale liégeoise séduit par sa diversité. Elle sert désormais de modèle pour ses  initiatives et n’a plus peur d’afficher ses ambitions. Et que dire aussi de son public toujours prêt à démarrer au quart de tour dès qu’il y a du bon son et un bar à proximité? “Quand je vais voir un concert à Bruxelles, j’ai souvent l’impression que les spectateurs sont dans l’analyse. À Liège, l’attitude du public est plus spontanée. On se déplace dans une salle ou dans un festival pour prendre du bon temps et pour lâcher prise”, lâche en forme de boutade Fabrice Lamproye, président de l’ASBL Jazz à Liège, organisatrice du Mithra Jazz. 

Licencié en droit (ULg) à l’impressionnante collection de disques, Fabrice Lamproye est présent sur tous les fronts dans la Cité ardente. Et même si sa success-story suscite des jalousies, personne ne conteste son rôle dans le développement du pôle culturel de Liège et son dynamisme pour faire bouger les lignes. Après avoir débuté dans le Carré en lançant des soirées concerts à l’Escalier, il a fondé en 1996 la Soundstation sur le site désaffecté de l’ancienne gare de Jonfosse et le label discographique Soundstation, berceau de la scène électro/pop/rock liégeoise. Outre le Mithra Jazz, il est aussi – et surtout – derrière le festival les Ardentes qu’il a créé en 2006 avec Gaëtan Servais, les Transardentes et le Reflektor, nouvelle salle de concert d’une capacité de 600 personnes inaugurée en mars 2015 sur les ruines des bains de la Sauvenière. Pas vraiment du genre à regarder en arrière, Fabrice Lamproye a encore d’autres idées. “Le succès des Ardentes nous place de plus en plus à l’étroit sur le site actuel du festival (le parc Astrid en Coronmeuse). Nous réfléchissons à un nouvel emplacement. Par ailleurs, Liège manque encore d’une salle d’une jauge de 1.500 personnes entièrement dédiée aux spectacles. Ce sont deux chantiers sur lesquels nous travaillons déjà.”

Les Ardentes au top européen

En inaugurant le Reflektor, Fabrice Lamproye osait le pari d’y organiser une centaine d’événements par an. Et, à consulter la revue de presse de l’époque, beaucoup se montraient sceptiques. “Pour la saison 2018, nous en sommes à 150 concerts/soirées, se réjouit-il. Hip-hop, jazz, rock, chanson, blues, DJ sets… L’offre est très large et le public suit. Tous les publics… Il n’y a pas de profil type pour le Reflektor. Nous accueillons beaucoup de Liégeois et d’étudiants, bien sûr, mais aussi une clientèle plus adulte, des mélomanes flamands ou néerlandais. Par contre, aux Ardentes, la cible est plus identifiable. Nous nous situons dans la tranche urbaine des 16-35 ans.”

Diversifiées à ses débuts, avec une affiche qui faisait le grand écart entre Cœur de Pirate, Marilyn Manson et Laurent Garnier, les Ardentes ne programment quasi plus que du hip-hop pour leur treizième édition qui se déroule du 5 au 8 juillet  prochain. “Nous sommes devenus l’un des cinq événements rap les plus importants d’Europe. Voici six ou sept ans, lorsque j’allais à l’Eurosonic aux Pays-Bas pour signer des artistes, je devais venir avec de la documentation pour présenter les Ardentes. Aujourd’hui, tout le monde connaît le  festival. Il  est devenu un rendez-vous incontournable dans le calendrier européen. L’ambiance du public, le professionnalisme de nos équipes et le fait d’avoir amené des toutes grosses pointures comme Kendrick Lamar, Pharrell Williams, Snoop Dogg ou Nas ont bâti notre réputation.”

Parallèlement au succès des Ardentes qui a réussi à placer la ville sur la carte des festivals européens, Liège a su offrir un visage plus accueillant avec ses réalisations architecturales, une offre plus large en matière de services et le dynamisme de sa scène locale. Si Bruxelles impose en France les Stromae, Damso et autre Roméo Elvis, la nouvelle scène jazz de Liège est connue dans le monde entier. On pense, entre autres, au batteur Antoine Pierre, au pianiste Johan Dupont, au guitariste Guillaume Vierset ou au trompettiste Jean-Paul Estiévenart. En électro, outre la programmation éclectique du Cadran et des soirées Boiler, on rappellera que c’est grâce au flair du Liégeois Mathieu Fonsny et de ses soirées culte Forma.T que Justice a joué pour la première fois en Belgique.

Le collectif JauneOrange

En pop/rock, Liège est synonyme depuis 2000 de JauneOrange, un collectif d’où sont sortis Hollywood Porn Stars, MLCD, Piano Club, Dan San, Pale Grey, The Feather, The Experimental Tropic Blues Band ou encore le jeune duo Glass Museum. Soyons clairs: ce genre de collectif ne pouvait exister qu’à Liège. Question de mentalité. “Les Liégeois ont la réputation d’aimer la fête, d’être accueillants et ouverts. Mais ils sont aussi très fiers de leur ville. Ils font toujours bloc quand il faut défendre Liège”, commente Maxime Lhussier,   cheville ouvrière de JauneOrange et musicien dans Pale Grey et Dan San. “À l’aube des années 2000, Liège grouillait de musiciens. Ils jouaient dans les mêmes clubs, fréquentaient les mêmes cafés et dépensaient le peu de fric qu’ils avaient chez les mêmes    disquaires. L’idée de JauneOrange a été de se dire: “L’union fait la force. On se respecte les uns les autres, regroupons-nous pour nous professionnaliser”.” Agence de booking de concerts, promoteur, label discographique et bientôt éditeur, JauneOrange avance en front uni quand il s’agit de défendre ses poulains. “Quand je rencontre Paul-Henri Wauters, le directeur du Botanique à Bruxelles ou que je me rends dans une convention à Paris, je présente toute l’actualité du collectif.  Dans notre catalogue, il y a du rock garage, de la folk, du jazz/électro instrumental. Commercialement, ce sont des niches. Cela représente beaucoup d’énergie pour tous ces artistes de se faire connaître au-delà de Liège et de leur public cible. En nous regroupant, nous sommes plus efficaces. Pour le développement des nouveaux projets, c’est essentiel.”

Avec une trentaine d’autres acteurs socioculturels, JauneOrange est aussi partie prenante de l’ASBL Dynamo Coop qui gère le KulturA. Inauguré en Roture en février 2016, le KulturA abrite deux petites salles de concert, une salle de création, un espace Expo, des bureaux, un bar/resto. “C’est un espace plein d’énergie. Quand on se rassemble, nous bénéficions d’une émulation stimulante, souligne encore Maxime Lhussier. Et le public nous fait confiance. Même quand ce n’est pas leur genre musical préféré, les gens viennent. Parce qu’ils nous font confiance et aussi parce que c’est comme ça à Liège. On se soutient.” 

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Moustique du 25 avril 2018 - cover ©Moustique

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