On achète, on met, on jette : cinq ans après le drame, le rythme de la Fast Fashion est resté démentiel

Quand vous achetez un tee-shirt neuf à 10 euros, vous posez un geste politique. Et il n’est probablement pas éthique. Cinq ans après le drame du Rana Plaza, la fast fashion est repartie de plus belle. Des chiffons et des larmes. On fait le point avec Pierre Santtacaterina, directeur général d’Oxfam-Magasins du monde en Belgique.

© Unsplash / freestocks.org

Le 24 avril 2013, un bâtiment de neuf étages abritant cinq ateliers de confection textile s’effondrait à Savar près de Dacca, la capitale du Bangladesh. 1138 personnes perdaient la vie et plus de 2000 autres étaient blessées dans ce drame, le plus meurtrier à ce jour dans l’industrie textile. Des voix ont hurlé dans le monde associatif. Des négociations ont été menées du côté politique. Mais peu d’habitudes ont bougé. Le système du textile fait de la résistance.

Où en est-on cinq ans après la prise de conscience des conditions de vie des travailleurs du monde du textile dans les pays pauvres?

Pierre Santtacaterina – Le système de la mode a gardé un rythme démentiel. Zara produit une nouvelle collection tous les 15 jours. C’est dingue. Cette frénésie est économiquement indigne et mauvaise pour la planète. Le vêtement est traité comme un kleenex. On achète, on met, on jette. Le belge se débarrasse chaque année de 12 kg de vêtements.

C’est dingue, comme vous dites…

Le propriétaire de Zara reçoit aujourd’hui 800 000 fois plus de dividendes que la travailleuse en Inde. L’industriel du textile gagne en cinq jours autant qu’un travailleur du Bangladesh tout au long de sa vie, sans sécurité sociale et avec un horaire de 12 heures par jour. Entre les nantis et les petites mains du textile, c’est totalement inéquitable. Un tee-shirt que vous achetez 29 euros rapporte 18 cents à la travailleuse. Il faut que la chaîne change pour que les bénéfices soient mieux partagés et aussi pour des raisons écologiques. Le coton est trop souvent produit dans d’horribles conditions.

Rien donc n’a changé depuis le drame du Rana Plaza.

Il y a eu un accord depuis pour plus de prévention au niveau des incendies et de la sécurité au Bangladesh. Ça s’est amélioré. Mais cet accord prend fin en mai. Nous voulons qu’il soit signé à nouveau par les industriels du textile, que ce ne soit pas un engagement pris en catastrophe et puis oublié. Et nous militons pour que Ikea, North Face (vêtements de sport) et Abercrombie rejoignent le mouvement.

Quelles solutions proposez-vous?

Le textile du commerce équitable est une alternative. On travaille par exemple avec une petite entreprise en Inde dont on s’assure que tout est bio et équitable d’un bout à l’autre de la chaîne. Le seconde main est une vraie solution à explorer, tout comme le recyclage de textile. L’objectif est de proposer des solutions de slow fashion. Le consommateur doit se rendre compte qu’il est acteur de ce système. Quand il achète des vêtements, il pose un geste politique.

Ne plus acheter d’habits neufs dans les chaînes habituelles, n’est-ce pas menacer aussi les travailleurs du monde du textile?

L’équation est compliquée. On consomme trop d’habits. On consomme trop de tout. Notre société semble rester bloquée sur la quantité. Plus on consomme, plus on est heureux. Le virage à prendre, c’est de consommer moins mais mieux et plus cher. Le travailleur y sera gagnant et la planète aussi.

Vous y croyez?

Oxfam lutte tous les jours pour plus d’égalité en sensibilisant le grand public. Nous racontons la même chose depuis quarante ans. Mais ces 20 dernières années, c’est vrai, on est reparti dans un système de consommation folle qui ne profite qu’aux plus nantis. Donc nous ne sommes pas gagnants dans notre combat. Mais nous voulons plus que jamais rester le grain de sable de cette machine qui broie des travailleurs à travers le monde.

© Oxfam

Ce 5 mai, Oxfam organise un événement Slow Fashion à Bruxelles sur le site de Tour et taxi. Activités pédagogiques, foire artisanale, pièce de théâtre “être ou paraître”, ateliers “do-it-yourself”… L’entrée est gratuite. http://www.oxfam.be/oxfamday/fr

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