Yvan Mayeur: « J’ai voulu faire le bien »

L’été dernier, le bourgmestre de Bruxelles a été poussé hors  de la vie publique. Depuis, il se taisait. Pour tourner la page, il a écrit un livre où il détaille “l’affaire du Samusocial”,  un lynchage politique selon lui, mais aussi son bilan dans les hôpitaux, au CPAS, à la Ville.

Yvan Mayeur a écrit un livre où il détaille "l'affaire du Samusocial". ©Olivier Pirard

Citoyen de Bruxelles, c’est un titre inattendu, un titre qui semble vouloir éviter le seul vrai débat: le scandale du Samusocial. Qu’on se rassure, il en est abondamment question. Malgré un témoignage de plus de cinq heures, Yvan Mayeur a l’impression de ne pas avoir été entendu par la commission parlementaire en juillet dernier. Son livre reprend donc ses arguments, répète que rien d’illégal n’a été trouvé dans la gestion du Samusocial, s’étonne qu’on lui reproche d’avoir été payé pour un travail effectué, un travail social nécessaire. La réalité du Samusocial, c’est un budget de 18 millions d’euros, de 300 à 500 personnes employées et une aide apportée en 9 lieux à plus de 3.000 sans-abri. En comparaison, le fond du dossier est presque ridicule. Au total, sur vingt ans de présence au Samu, on lui réclame le remboursement de 113.000 euros. À la fin, Mayeur touchait environ 700 euros net par mois. Évidemment, pour certains, cela représente beaucoup d’argent. Mais pour un bourgmestre de Bruxelles qui fut près de vingt ans député, président des hôpitaux publics de la ville, puis du CPAS…

Yvan Mayeur ne fera plus de politique, mais il ne veut pas que tout soit effacé. Alors il rappelle son bilan, piétonnier compris, râle sur l’échec du stade national, se souvient des attentats. Comme dans un programme électoral, il écrit au présent et au futur sa vision d’une ville (“Je voulais en laisser une trace, je reste un homme de projets”). Il était unanimement reconnu pour ses compétences et son engagement, craint aussi pour son caractère carré, voire inflexible. Aujourd’hui, il sait qu’il doit oublier son “goût d’inachevé et passer à autre chose”, mais il se raccroche au millier de messages de soutien reçus sur son téléphone (“Je les conserverai aussi longtemps que l’opérateur le permettra”). Au bout de deux heures d’entretien, sur une pile de livres, on remarque Les vertus de l’échec de Charles Pépin. “Formidable bouquin, je le recommande”. Et il se force à en rire… 

Vous attendez de votre livre qu’il change les opinions sur vous ? 

YVAN MAYEUR – Sincèrement… (Après un long silence, il reprend, la voix tendue…) J’ai beaucoup hésité. Ce que j’ai vécu était d’une telle violence que je ne savais pas comment réagir. Face aux médias et aux réseaux sociaux, il est impossible pour un homme seul de répondre. Ma première réaction a été la fuite, mais la fuite ne guérit pas. Une psychologue remarquable m’a incité à écrire pour dire la vérité. Cette vérité me réhabilite et réhabilite 30 ans d’action sociale. Je reste convaincu que, toute ma vie politique, j’ai voulu faire le bien. C’est important pour moi de le dire. Mes proches ont aussi besoin d’avoir une réponse à l’opprobre subi. Plus largement, il y a les socialistes et ceux qui m’ont soutenu. Ce livre, c’est la possibilité d’expliquer à ceux qui doutent de moi ou de la poli-tique qu’il ne faut pas tout jeter.

En conclusion de la partie consacrée au Samusocial, vous publiez symboliquement votre lettre de démission qui détaille ce que vous avez fait en tant que bourgmestre…

Oui, car je dois combattre l’amnésie et le révisionnisme. J’ai entendu au conseil communal de Bruxelles des envolées lyriques de gens qui se drapent dans une vertu que je leur accorderai le jour où ils auront fait quelque chose pour la population. Du concret, pas du blabla. Si on sort, maintenant, dans ce quartier ou ailleurs, je peux montrer ce que j’ai fait rénover. Ce que j’ai fait se voit dans la ville. Je laisse une trace.

En quittant le parti socialiste, vous reconnaissiez des erreurs politiques. Lesquelles ? 

Ma plus grande erreur est de ne pas être parti du Samusocial quand je suis devenu bourgmestre. J’ai créé ce service parce qu’il était nécessaire. Les vagabonds qu’on mettait avant dans des dépôts de mendicité, c’est-à-dire en prison, en sont sortis et ont été baptisés “sans-abri”. On a changé leur nom et les CPAS ont dû s’en occuper. Dans une grande ville comme Bruxelles, le CPAS n’avait pas les moyens d’y faire face. Il a fallu créer, porter et défendre de A à Z un outil spécifique. Il a fallu convaincre des ministres qui auraient pu avoir cette démarche mais qui n’ont pas bougé. C’était donc mon entreprise sociale et j’y étais très attaché. Mais j’ai proposé à tous les membres du conseil d’administration de prendre ma place, aucun n’a voulu. Ils ont mis un an et demi à trouver le docteur Michel Degueldre qui m’a demandé de rester à ses côtés pour les aspects institutionnels qu’il ne connaissait pas. Mais en 2017, je ne suis plus à la tête du Samu. Quand cette affaire éclate en juin, je tombe des nues.

Est-il victime d’un complot ou d’un meurtre politique ? 

Si on observe le déroulé des révélations sur le Samusocial, la perspective d’un complot est tout simplement fausse. “C’est de la fiction totale, ça! s’exclame Alain Maron, député écolo qui a mis l’affaire du Samusocial à jour. Moi, quand j’ai ouvert le dossier, je n’ai jamais imaginé que Mayeur lui-même touchait des jetons. Au départ, suite à l’affaire Publifin, on a commencé à s’intéresser au fait que des administrateurs du Samusocial étaient rémunérés. Céline Fremault et Pascal Smet ont appuyé: comme moi, ils voulaient savoir. L’histoire des jetons n’intervient que tout à la fin.” Pas de cabale, donc, mais une situation particulière. “Il existait une tension politique depuis vingt ans autour du Samu-social. C’était le joujou socialiste qui se taillait la part du lion des subsides en matière de politique sociale”, affirme Alain Maron.

Pour Mayeur, cependant, c’est un enchaînement bien savonné qui l’a laissé sur le carreau. Entre camarades socialistes, à un moment, les couteaux sont sortis. Ce sont Pascale Peraïta et Michel Degueldre, tous deux administrateurs du Samu-social, dans une interview au Soir, qui ont vendu la mèche: Yvan Mayeur, lui aussi, touchait des jetons au Samusocial. C’est ensuite bel et bien Rudi Vervoort, le ministre-président bruxellois socialiste qui a réclamé sa tête à la radio. Un meurtre? Les deux hommes ne s’entendaient pas. Mayeur avait un charisme que Vervoort ne possédera jamais. Laurette Onkelinx était régulièrement obligée de réunir les deux ténors pour remettre de l’ordre entre eux. Ensuite, la rivalité entre Bruxelles-Ville et la Région bruxelloise est historique. Cette double jalousie, personnelle et institutionnelle, a dû jouer. Meurtre, alors? “Il existe des meurtres qui sont commis en faisant usage de sa légitime défense. N’est-ce pas le cas ici ?” interroge le politologue Pierre Verjans (ULg). 

Découvrez la totalité de cette interview dans notre dossier de la semaine, en librairie à partir de ce mercredi ou sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Moustique du 18 avril 2018 - Cover ©Moustique

Sur le même sujet
Plus d'actualité