Rencontres web, le grand bordel

Entre Tinder et Meetic, le cœur des internautes balance. Les sites de rencontres en ligne n’ont jamais autant cartonné. Pour un coup d'une nuit ou l'histoire de sa vie. Entre fouet et fleur bleue, on vous emmène faire un tour d'horizon.

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Pour éclater sa bulle ou s’éclater tout court. Pour un bout de vie ou pour toute la vie. Pour un instant d’excitation virtuelle ou un amour bien réel. Les raisons de s’inscrire sur un site en ligne sont légions. Mais ils ne donnent pas que des frissons. Les sites de rencontre en ligne sont le lieu de petits et graves malentendus, avec des instants de joie et de lourdes déceptions. Voilà pour le tableau général.

Un sociologue et un psychologue de l’UCL les ont décryptés. Leurs regards croisés jettent une lumière crue sur cet univers particulier. Pour cerner l’amour virtuel, Jacques Marquet, sociologue du couple à l’UCL, a réalisé près de cinquante entretiens avec des personnes âgées de 30 à 70 ans qui, à un moment de leur vie, se sont inscrites sur un site de rencontre pour trouver un·e partenaire. Christophe Janssens, fort de son expérience clinique avec de nombreux patients à la recherche de l’amour en ligne, a croisé son regard de psychologue avec celui du sociologue.

1. Pourquoi allons-nous sur les sites de rencontre?

Certains vont sur ces sites pour refaire leur vie, d’autres pour échanger et briser leur solitude et d’autres encore pour tenter des “coups”. Les perspectives sont différentes. “L’incompatibilité entre ces utilisateurs est réelle. Or les sites de rencontre mélangent tout”, note encore Jacques Marquet. C’est la désillusion pour les “idéalistes” et l’excitation sans fin pour les volages.

Les profils des web lovers? Ce sont souvent des hommes qui ont beaucoup investi leur carrière, qui ont des loisirs entre hommes et qui au moment du divorce ont l’impression que leur réseau ne leur permettra plus de rencontre nouvelle. Côté femmes, c’est assez similaire. Elles ont suivi leur mari et se retrouvant divorcées, n’ont pas de réseau social. Les jeunes sont aussi souvent très investis dans leur travail et ils veulent scinder leur vie privée et celle du bureau.

2. Quelles sont les limites des sites de rencontre?

Toute une série de personnes se détournent des sites de rencontre, après des expériences jugées extrêmement négatives. “Ce sont des personnes qui ont une vision de la rencontre “comme cela se faisait avant”, explique Jacques Marquet. Comprenez: on se fréquente longtemps avant de démarrer une relation. Et avant de passer au lit, il faut que la confiance soit établie. “Ces personnes-là ne restent pas longtemps sur les sites de rencontre parce qu’ils sont confrontés aux autres utilisateurs qui ont un mode de fonctionnement totalement différents, qui échangent d’emblée de manière très intime avec des inconnus”, développe Jacques Marquet.
 

“Ces sites donnent le sentiment que le réservoir de partenaires potentiels est infini”, note Jacques Marquet. Quelques clics et une nouvelle rencontre démarre, puis une autre et encore une autre… On butine avec le sentiment que quelqu’un de mieux est derrière une autre porte et le partenaire rencontré est dans la même logique, ce qui entraîne de surcroît la peur du râteau. “Mais cette fragilité de la rencontre n’est pas spécifique à internet”, tempère Jacques Marquet qui replace cela dans le contexte de l’idée de couple fondé sur les sentiments de notre époque.

3. Quels sont les dangers des sites de rencontre?

“Il faut distinguer la relation par internet et la rencontre elle-même. Plus la relation s’éternise de manière virtuelle, moins le pronostic de la relation est bon”, prévient Christophe Janssens. Le virtuel laisse trop peu de place à la projection de l’autre. Au contraire même, internet renforce l’imaginaire de la rencontre à partir de nos désirs, de nos fantasmes. Du coup, “plus on éloigne le jour de la rencontre en l’entretenant par messagerie, plus la désillusion est grande.”
On peut être pris par son propre imaginaire qui n’a pas grand-chose à voir avec l’autre. Si on s’invente toujours un peu l’autre, si l’amour rend toujours (un peu) aveugle, avec le web cela peut aller trop loin. Certaines personnes entretiennent même des relations exclusivement virtuelles. Or “ce qui est virtuel, c’est ce qui est en puissance. Ce n’est donc pas une vraie relation”, analyse le psychologue.

Les web lovers sont généralement persuadés que la personne qui leur correspond le mieux est celle qui leur est identique dans la vraie vie. “Dans la vraie vie, ça ne marche pas comme ça. La relation amoureuse riche, ce n’est pas l’identique. Le même moule social peut favoriser la rencontre mais c’est le fait que l’autre soit bien “autre” qui va favoriser le désir”, signale Christophe Janssens.

Et à vouloir trop contrôler, on ne rencontre personne. La quête de la personne idéale poussée trop loin ira alors de déception en déception. Ce n’est pas différent lors des rencontres “en vrai”. Mais internet raccourcit le temps et accélère la répétition de ce scénario d’échec. Des candidats à l’amour en ligne vont jusqu’à rencontrer 4 à 5 personnes la même semaine. Cela peut devenir compulsif. La bulle internet peut être un peu enfermante. Il faut donc continuer à investir sa vie sociale parce que c’est la meilleure garantie de la surprise.

4. L’amour est-il donc impossible via le web?

Non. On peut tomber amoureux de quelqu’un rencontré en ligne. Mais il faut bien se dire que ce sera toujours par surprise. Le désir est très peu rationnel et assez peu prédictible”, rappelle Christophe Janssens. On voit bien les résultats médiocres enregistrés par les couples mis ensemble dans cette émission de téléréalité qu’est “Marié au premier regard”. Pour que ça ne soit pas froid et cynique, il faut que ce soit un minimum énigmatique. Comment se laisser prendre par la réalité de l’autre, l’envoûtement, le charme (on nommera cela comme on voudra), relève d’un certain mystère qui implique un minimum de jeu, de légèreté et de lucidité. “Le jeu implique qu’on ne dit pas toute la vérité. Si on n’intègre pas ça, ça se passe mal”, rappelle Christophe Janssens. Les jeux de l’amour et du hasard ne changent pas en se virtualisant. Seuls les dispositifs sont différents.

Ce 19 avril, Jacques Marquet et Christophe Janssens donneront une conférence sur cette question à Louvain-la-Neuve. Pour plus d’infos, https://uclouvain.be/fr/chercher/cirfase

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