La dernière interview du « plus vieux djihadiste de Belgique »

On a appris hier que Bassam Ayachi, 72 ans, l’ancien Imam du Centre Islamique Belge, "considéré comme le plus vieux djihadiste de Belgique" a été arrêté en France le 27 mars dernier. L’homme a été inculpé pour son séjour en Syrie qu’il a ralliée "après avoir quitté la Belgique en 2013". Pourtant, nous avons pu l’interroger en avril 2013, chez lui… en France ! Une conversation où l’on sent l’absence de 2 poids. Le 1er, c’est, qu’à l’époque, combattre Bachar El-Assad était la ligne directrice de la politique européenne et belge vis à vis de la Syrie. Le 2ème, c’est que les attentats de Paris et de Bruxelles n’avaient pas eu lieu… Extraits.

Bassam Ayachi © Gauthier De Bock

17 avril 2013. Denain, la commune la plus pauvre de France, tout près de Valenciennes. C’est là qu’habite, dans une petite maison ouvrière, le Cheikh – le Sage – Ayachi depuis sa libération des geôles italiennes où il a passé 4 ans pour liens présumés avec Al Qaeda. Bien qu’innocenté par la Justice transalpine et bien que n’ayant jamais été condamné pour quelque motif que ce soit, il plane sur le vieux sage syrien comme un parfum de souffre voire d’explosif. Pourquoi ? Parce qu’entre autres comme le suggère son avocat, Me Sebastien Courtoy, l’homme a animé le Centre Islamique Belge qui a abrité des milliers de mariages dont un de trop : celui de Malika el Aoud avec un des assassins du Commandant Massoud, la figure phare de la résistance afghane contre les Soviétiques et contre les Talibans. Et parce que son fils Abderrahman et son ami de toujours, Raphaël Gendron ont pris les armes, en Syrie, contre l’Armée de Bachar El-Assad. Les amalgames allant bon train s’agissant de musulmans, barbus et maniant l’AK 47, même pour une bonne cause, le Cheikh Bassam Ayachi est toujours inculpé, en Belgique, de participation à une organisation terroriste. Il nous reçoit, sourire aux lèvres, chez lui, avec un pot de café parfumé à la cardamone et des biscuits aux amandes.

Comment va votre fils, blessé au cours de l’attaque qui coûta, le weekend dernier, la vie à Raphaël Gendron ?

BASSAM AYACHI – Il a été blessé à la tête, aux jambes, aux pieds par des éclats d’un obus ou d’un missile mais sa vie n’est pas en danger. Il va plutôt bien maintenant.

Il est Syrien comme vous, il a des attaches, la-bas ?

Il est, également français, comme moi. Mais nous avons de la famille là-bas, on a des maisons, des terrains, des oliviers, des grenadiers, j’ai construit une mosquée derrière ma maison… Il défend son pays, sa famille, tout ça. Notre famille y est connue depuis des siècles parce que nous sommes descendants du Prophète Mohamed, nous avons des relations avec tous les villages et toutes les tribus aux alentours de Idleb, au nord du pays.

Donc son engagement n’est pas basé sur une « Guerre Sainte », il s’agit plus d’un engagement social ?

La « Guerre Sainte » n’existe pas pour l’Islam. La Guerre, chez nous, n’est jamais sainte. La Guerre, c’est dégueulasse. C’est du sang, c’est des tueries, donc ce n’est pas « saint ». La Guerre, on la fait pour 2 raisons : soit pour empêcher un tyran de tuer son peuple soit pour se défendre contre un colonisateur, un agresseur externe. Ce sont les deux seules raisons de faire la guerre. Mon fils fait la guerre pour la 1ère raison. Alors oui c’est avant tout un engagement « social »…

Vous êtes très informé sur ce qui se passe là-bas… qui sont les Belges qui y sont ?

Avant tout, il faut dire que lorsqu’on voit à la télévision ou sur Internet toutes les actions sauvages menées surtout par l’Armée de Bachar el Assad, contre la population syrienne, n’importe quel musulman pratiquant se sent interpellé pour aller défendre les gens. Surtout les images où les soldats frappent les gens pour les obliger à dire « Il n’y a pas d’autre Dieu que Bachar El Assad »… Ce genre d’images dans le monde arabo-musulman déclenche une réaction ancestrale : celle de combattre les nouveaux dieux qui apparaîtraient au sein de l’Islam. Pour nous, c’est irrésistible. Donc, les Belges qui sont en Syrie appartiennent à toutes les franges de l’Islam de Belgique. Toutes les franges : Sharia4Belgium, les Sunnites, les Wahabites, les mystiques, … toutes, sauf une : les chiites. Parce que les Chiites sont socialement intégrés dans le système El-Assad et que l’Iran le soutient. Ça c’est pour les Musulmans qui répondent à l’appel de leur foi. Ensuite, il y a les Musulmans qui partent parce qu’ils n’ont pas trouvé leur place au sein de la société belge, en Occident, et qui imaginent en trouver une là-bas.

C’est le cas de Sharia4Belgium ?

Beaucoup de membres de Sharia4Belgium se sont calmés. Parce qu’ils se sont rendus compte qu’ils se trouvaient face à un mur : celui des Musulmans belges qui n’ont pas apprécié leur message. « La Sharia pour la Belgique » ? Mais enfin, c’est une impossibilité : ils auraient dû appeler leur mouvement « Sharia4lesMusulmansQuileVeulent ». Et comme personne ne l’a voulu il n’y avait pour eux que deux choses à faire : la boucler ou s’en aller. C’est dans le Coran : si tu n’arrives pas à vivre ta foi dans un pays qui en plus ne te combat pas, alors tu prends tes affaires et tu vas ailleurs. La Belgique n’est pas un pays de tradition musulmane et nous sommes des « invités », des « visiteurs » ; on ne peut pas choquer les Belges de souche. Il faut respecter la Belgique d’autant qu’elle nous respecte largement. Alors d’une certaine manière, ils ont bien fait : ils sont partis, – enfin, pas beaucoup – pour la Syrie en croyant que leur mouvement y aurait sa place. Mais ils se trompent. La Syrie ne sera pas plus sensible à leur message que la Belgique…

Ils sont nombreux ?

Au moins 15 et il y a une petite quarantaine d’autres Belges, des jeunes mais il y a également des quadragénaires.

Des mineurs ?

J’ai entendu parlé de deux enfants mineurs, mais c’est bizarre, je n’ai aucune idée de la manière dont ils sont parvenus à rejoindre la Syrie.

À ce propos, admettons que nous voulions y aller combattre, comment fait-on pratiquement ?

C’est très facile, vous allez sur Internet, sur n’importe quel moteur de recherche de vols aériens et pour 200 € vous partez à Istanbul. Et avec 10 € vous partez pour la frontière syrienne. Certes, les Turcs ne laissent passer personne sauf si vous avez un passeport syrien ou si vous êtes journaliste. Alors qu’est-ce que vous faites ? Et bien vous vous rendez dans un camps de réfugiés syriens, ils sont nombreux le long de la frontière en Turquie. Et là vous demandez le représentant de la faction que vous voulez joindre – chaque faction a son représentant – et lui se chargera de vous faire passer la frontière par les sentiers de montagne. Et de l’autre côté de la frontière, il n’y a pas de problème : Assad ne contrôle plus rien au Nord. Et vous voilà en Syrie dans une faction anti-Assad…

Et pour ce qui est de la formation militaire ?

Il y a une instruction délivrée dans des camps d’entrainement : tactique de camouflage, maniement des armes, des explosifs… ils travaillent surtout avec du matériel russe.

Qu’est-ce que vous pensez de l’arrivée de ces musulmans belges ?

Moi, je pense qu’on n’a pas besoin ni des Belges, ni des Français, ni des autres européens musulmans. On n’a pas besoin des étrangers en Syrie, pas qu’on ne les aime pas, mais nous avons déjà beaucoup de combattants syriens et en plus, ils sont entrainés – ce sont des déserteurs de l’Armée d’Assad – mais nous n’avons pas les armes pour les équiper. Un jeune Belge qui vient et qui ne connaît pas la langue, ni le terrain, ni les habitudes, ni les armes… c’est un poids. C’est « sympathique » mais c’est un poids. En plus, si par malheur il rencontre un soldat d’Assad, il se fera massacrer ou kidnapper et il sera revendu à des gens qui se chargeront de demander une rançon à sa famille ou à son pays. On n’a pas besoin de tous ces problèmes. Moi je leur dis : « cher ami, si tu veux nous aider, travaille bien dans ton pays, envoie-nous 50 € ou des médicaments et merci beaucoup, c’est la meilleure action que tu puisses faire ! »

Donc, faut-il les empêcher de partir ?

Oui et non. Si on les empêche de partir, ils vont en concevoir de la frustration et ils risquent de se radicaliser et potentiellement retourner leur frustration contre l’Etat belge. Sans compter que pratiquement parlant, on ne peut pas interdire à un jeune de 18 ans de quitter son pays. Par quelle loi ?

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