À CV égal, mieux vaut avoir l’accent du “béwé” que liégeois

Être discriminé à cause de sa façon de parler, être méprisé pour son accent, être exclu pour ses mauvaises tournures de phrase ? Cela porte un nom : la glottophobie. Et ce ne sont pas des milliers de personnes qui sont concernées. Ce sont des millions. Focus sur une discrimination méconnue et banalisée.

© Unsplash / Samuel Zeller

Cela ne fait pas bien sérieux, ta façon de parler. C’est dit gentiment. Parfois, c’est un peu plus dur. Les moqueries pleuvent, imitations à l’appui. Et souvent, l’accent jugé disgracieux fait perdre un job, ne donne pas accès à un service, des soins… Le sociolinguiste français Philippe Blanchet (Université de Rennes 2) qui a longuement étudié le phénomène dénonce : “C’est une des formes de discrimination les plus banalisées qui soit parce que la langue, et le français en particulier, a une longue histoire de normalisation. Dans d’autres langues, le rapport aux différences est plus souple. Cela provient du fait qu’en France, on a imposé le français comme unique langue légitime.”

L’accent toulousain, c’est encore sympa

Certaines façons de parler autrement sont plus rejetées que d’autres. En France, un accent picard est plus stigmatisé qu’un accent toulousain. “Cela s’explique par les stéréotypes. On associe aux accents du midi, le soleil, les vacances, une vie agréable. Et aux accents du nord, l’alcoolisme, une vie ouvrière et précaire”, développe Philippe Blanchet. Au bas de l’échelle, on trouve l’accent des banlieues. Le petit Ahmed prononce son prénom avec le h comme l’arabophone qu’il est, et se fait corriger par le prof de français qui le prie de dire “Amed”.

L’accent liégeois disqualifie

Et en Belgique? On vous le donne dans le mile: ce n’est pas mieux qu’en France, même entre Wallons ou entre Wallons et Bruxellois. “Si votre accent n’est pas standard, vous serez en effet jugé là-dessus”, confirme Philippe Hambye, sociolinguiste à l’UCL. Quand un recruteur doit par exemple évaluer à l’aveugle, il est influencé par l’accent. Philippe Hambye a mené une expérience en soumettant à des entreprises des candidats avec des CV et des expériences équivalents, avec pour seule différence l’accent liégeois, d’une part, et du Brabant wallon, d’autre part. Les candidats avec l’accent liégeois ont systématiquement été écartés au profit de ceux qui avaient celui du BW.

Voilà pourquoi Daerden faisait sensation

Il existe une valeur sociale attribuée aux accents, explique Philippe Hambye. Mais pour moi, c’est un des multiples critères par lequel la société évalue ou hiérarchise, comme pour les vêtements. Ce n’est pas du racisme au sens où la société estime qu’on pourrait apprendre à bien parler ou perdre son accent”. Pour le sociolinguiste belge, il en va d’un accent comme pour l’orthographe. Un CV comportant des fautes sera écarté. “Les accents sont liés à des représentations inconscientes. Plus les gens sont scolarisés, plus ils tendent à effacer leur accent. Dans l’imaginaire collectif, c’est comme ça, poursuit Philippe Hambye. Michel Daerden faisait d’ailleurs sensation parce qu’on n’avait pas l’habitude qu’un ministre parle comme ça. Mais a contrario, à Liège, parler avec un accent du BW peut faire snob.” On associe des clichés à la façon de parler de quelqu’un. C’est pareil pour la manière de s’habiller. “Ce n’est pas nécessairement un traitement inéquitable. Cela relève de croyances. Parler correctement est considéré comme une attente légitime. C’est omniprésent. L’école et la société valorisent le fait de bien parler”, plaide encore l’expert belge.

Changer d’accent, c’est changer d’identité

Ce n’est pas l’avis de Philippe Blanchet. Pour lui, l’accent, la manière de parler, fait partie de l’identité d’une personne, de sa façon de dire le monde. “Changer d’accent, c’est se changer soi-même, c’est exister différemment. Imposer à quelqu’un d’abandonner sa langue, son accent, c’est un principe de type colonial. Les discriminations linguistiques sont l’un des maux de notre société. Ils créent des humiliations”, dénonce-t-il.

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