Après des décennies en prison, ils découvrent un monde nouveau

L'incarcération de longue durée, pour les détenus qui ont été emprisonnés avant l'explosion d'Internet, réserve un retour à la vie « normale » extrêmement déstabilisant.

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Imaginez devoir apprendre à utiliser un moteur de recherche, comprendre comment fonctionne un smartphone et même un traitement de texte en 2018. C’est ce que vivent de nombreux détenus aux États-Unis, où les peines d’emprisonnement, outre le fait d’être discutables, dépassent souvent les trente ans. Une fois relâchés, ces ex-prisonniers doivent se réapproprier le monde extérieur… Et intégrer ses nombreux changements et ses nouveaux codes. Qu’est-ce que cela fait de pénétrer dans un monde ultra-connecté alors qu’on a quitté un environnement où le téléphone mural était la pointe de la technologie ? Comment apprendre à composer avec Uber, Facebook, ou Twitter ? Comment utiliser Visa ? Comment envoyer un mail ?
 
Cette transition difficile, de nombreux anciens-détenus la racontent, notamment sur le site Quora, mais aussi dans plusieurs documentaires. C’est le cas Michael Santos. « Le matin du 13 août 2012, je savais que je devais sortir de prison. J’étais incarcéré depuis précisément 9.135 jours, soit depuis le 11 août 1987. L’idée d’être libéré semblait surréaliste. Pendant des décennies, j’avais imaginé ce moment, j’avais prévu ma libération dans ma tête. Mais ce lundi matin, je ne savais pas très bien comment gérer cette réalité: on était le Jour J, celui que j’avais tant attendu. » Il explique alors comment il a appréhendé cette première journée de liberté après s’être réveillé à trois heures du matin pour détailler les murs et l’architecture de la prison pour la dernière fois de sa vie.

« Ma femme m’a montré comment utiliser un iPhone »

« J’avais été incarcéré pendant plus de la moitié de ma vie. J’avais des milliers de questions en tête. J’ai souri, sachant que pour la première fois depuis une décennie de mariage, j’allais être seul avec ma femme. J’étais assis dans une voiture avec elle pour la première fois et c’était merveilleux, mais c’était aussi merveilleux de tenir un iPhone pour la première fois. Elle m’a montré comment l’utiliser, puis on a été manger une pizza dans une vrai pizzeria. »
 
Dans une situation pareille, il y a le risque d’être submergé, et pas seulement par les technologies nouvelles, de ne pas réussir à se réintégrer. Mais Michael Santos avait élaboré un plan d’attaque pendant plusieurs mois avant de pouvoir profiter pleinement de sa liberté. Il a choisi de travailler 7 jours sur 7 dès sa libération, de se créer un business, de se réapproprier un monde devenu parfaitement étranger et surtout de préparer un manuel à l’attention des autres personnes dans son cas, pour qu’ils réussissent leur transition « Après avoir résolu un premier obstacle, soit réapprendre à conduire, j’ai dû me plonger dans une technologie qui n’existait pas avant le début de mon incarcération. J’ai appris l’existence d’Internet, j’ai dû me familiariser avec les médias sociaux, sur la façon d’envoyer un courriel ou d’utiliser un iPhone. Alors que d’autres ont choisis de s’évader dans la nature, de profiter de leurs familles et de leurs proches, à ce stade de ma libération, ma priorité a été d’apprendre à construire une plateforme. J’ai l’intention de l’utiliser pour réformer le système pénitentiaire américain, pour le sensibiliser. J’aimerais aussi montrer aux autres les stratégies que j’ai utilisées pour le surmonter. »

Il continue « La technologie est sous doute le plus grand changement auquel j’ai dû faire face. Pendant la période où j’ai servi ma peine, j’ai beaucoup lu sur la technologie, mais je n’ai pas eu l’occasion de l’utiliser. En prison, je rêvais d’accéder directement à Internet. Maintenant, j’ai un iPhone, un MacBook Pro et un iMac. J’ai un site Web que j’essaie d’apprendre à utiliser efficacement pour promouvoir mon travail. Je contribue régulièrement à Quora, sur LinkedIn, sur Facebook et sur Twitter. Mais je ne comprends pas vraiment les meilleures pratiques à utiliser sur les réseaux sociaux, et donc je suis souvent réprimandé parce qu’on considère que je fais de la publicité. Je ne savais même pas ce que cela signifiait jusqu’à ce que ma femme me dise que je n’étais pas censé utiliser les médias sociaux pour parler de mon travail. Cela n’a pas de sens pour moi. Mais il y a beaucoup de choses qui n’ont pas de sens pour moi. Je suis impatient d’en apprendre plus. »

« Le jour de ma libération, la chose qui m’a le plus frappé, c’était l’abondance de couleurs »

Yonathan J. Hilderband a été emprisonné pendant 15 ans. Le jour de sa libération, en 2012, Yonathan a fait une crise de panique. Il se souvient des torrents de larmes, d’un mélange d’émotions réprouvés pendant des années, qui tout d’un coup ressurgissaient sur les paroles du titre Solsbury Hill, un morceau de Peter Gabriel qu’il avait demandé. « Je me souviens du temps aussi, ce jour-là. Il était humide, bruineux, gris, mais la chose qui me frappait le plus, c’était l’abondance de couleurs, toutes si brillantes et amusantes. La prison est grise, verte, beige, avec des détenus tout en blanc avec des rayures bleues, incolores, sans joie, un environnement qui t’aspire l’âme. La prison est un vampire psychique qui n’est jamais repu. Alors, quand j’ai revu les couleurs du monde, j’ai été stupéfait. C’était comme renaître, douloureux et glorieux à la fois. »
 
A ce tableau surréaliste viennent rapidement s’ajouter les contraintes d’un monde en constante évolution. Les emballages ont changé, les présidents se sont succédés, les moyens de transport ont été considérablement modifiés. « Je n’avais qu’une connaissance rudimentaire des ordinateurs. Je n’avais jamais utilisé de téléphone portable. Je n’avais pas travaillé depuis 15 ans et je n’arrive toujours pas à trouver un emploi. Je n’ai pas d’assurance santé, je souffre de TSPT, de trouble dépressif majeur, d’anxiété, d’insomnie … Je reçois des soins d’une clinique gratuite locale, mais c’est très minime : des ordonnances et des bilans de santé. Tout ce que je peux dire, c’est que la prison est un cauchemar absolu. » Dans certains cas, le retour à la vie normale s’apparente plus à une double peine qu’à une libération.

A voir également, le documentaire « My Life after 44 Years in Prison »

 

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