Balance ton porc : tous coupables?

Dans le sillage de l’affaire Weinstein, le hashtag #BalanceTonPorc a fait réagir des milliers de femmes sur leur expérience du harcèlement. Chasse à l’homme ou véritable prise de conscience? La frontière est ténue.

belgaimage-130431734-full

« On ne peut pas dire que je sois surpris. J’avais évidemment déjà lu des histoires relatant des faits de harcèlement sexuel dans la presse. Mais je suis stupéfait par l’ampleur du phénomène! Comment est-on passé à côté d’un tsunami pareil? Est-ce qu’on a fermé les yeux, manqué de clairvoyance, d’écoute ou d’observation?” « Laurent, 43 ans, est décontenancé. Le hashtag #BalanceTonPorc, lancé par la journaliste française Sandra Muller et suivi par le tout aussi efficace #MeToo, ont explosé sur les réseaux sociaux ces derniers jours, poussant les femmes à témoigner des violences verbales ou physiques subies tout au long de leur vie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont nombreuses. Une bulle de colère et de ras-lebol qui, enfin, éclate, en 140 caractères.

Un voisin, un collègue

Tous les âges, tous les lieux, toutes les classes sociales: chaque femme est concernée. Sous le hashtag #BalanceTonPorc, on lit par exemple Linda relater le commentaire qui lui a été adressé: “Avec ta voix de chaudasse, tu devrais songer à faire autre chose que de la radio, si tu vois ce que je veux dire.Ou encore le post d’Aya:Alors que je viens de me faire attoucher dans notre cage d’escalier, mon père me dit: ‘T’as vu ta tenue?’ J’avais 14 ans.” Auxquels vient s’ajouter celui de Leyla: “Le vieux porc qui glousse ‘jolies petites fesses’ quand le vent soulève la jupe de ma gamine de 3 ans. TROIS ANS.

Des milliers de témoignages qui ont permis d’exhumer le débat de la sphère du cinéma. Non, les prédateurs ne se cachent pas que derrière les projecteurs, tout comme ils présentent d’autres traits que ceux de Harvey Weinstein. Il faut toutefois éviter de tomber dans le piège de la violence verbale rageuse, comme le sous-entendent les mots “Balance ton porc”. Le mot agresseur aurait certainement été plus efficace, histoire de ne pas mettre tous les hommes dans le même sac. Parce que ces harceleurs, finalement, sont des personnes banales. Il peut s’agir d’un voisin, d’un collègue ou même d’un membre de sa famille. Et c’est ce qui choque d’ailleurs de nombreux hommes,comme Louis: “Quand je lis toutes ces histoires sur Twitter, j’ai l’impression de vivre dans un monde parallèle. Pourquoi ma copine ne m’en a pas parlé? Elle n’était pas du tout étonnée par tous ces témoignages.

Au vu de la déferlante, qui compte plus de 335.000 réactions, certains vont jusqu’à parler d’une chasse aux sorcières ou même d’une “bataille des sexes”. Pourtant, il serait absurde de résumer ce problème à cela. Aujourd’hui, quand un article parle de sexisme, les hommes arrêtent souvent de lire. Intrinsèquement, “sexisme” signifie qu’il s’agit d’un problème de femmes. Pour faire avancer les choses, il faut donc entendre le point de vue des deux sexes: changer la socialisation des garçons et la définition de la virilité.

On a tendance à regarder la réalité à travers notre propre prisme”, décrypte Jacques Marquet, sociologue et membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités de l’UCL.Ce sont des lunettes très spécifiques. On le constate tous les jours: les personnes qui travaillent ne comprennent pas celles au chômage, etc. Derrière le hashtag #BalanceTonPorc et les ricochets provoqués par l’affaire Weinstein, nous sommes en train de donner de la visibilité à une réalité que peut-être certains ne connaissaient pas et, surtout, que d’autres ne voulaient pas voir. La société change en permanence, et c’est d’ailleurs quand on arrive à un niveau d’égalité que tout ce qui ne fonctionne pas correctement est dénoncé. C’est primordial pour avancer et ce, même si les mentalités évoluent très lentement.” Reste que Twitter ne doit pas se muer en jury. Dans le sillage de l’affaire Weinstein, le hashtag #BalanceTonPorc a fait réagir des milliers de femmes sur leur expérience du harcèlement. Chasse à l’homme ou véritable prise de conscience? La frontière est ténue.

Par contre, c’est un très bon outil pour démontrer qu’une vérité est en fait plurale. Mais aussi qu’il est extrêmement difficile de porter plainte pour harcèlement sexuel en Belgique, comme l’explique Céline Caudron de Vie Féminine. “Si les femmes dénoncent cela sur Internet, c’est parce qu’elles n’ont pas d’autre endroit pour le faire. Dans nos réseaux, on se rend bien compte qu’il est très compliqué d’entamer une démarche auprès de la police. On a souvent affaire à des policiers qui rigolent, d’autres qui minimisent la situation et disent que ce n’est pas très grave, ou pire, que de toute façon, la plainte n’aboutira pas.Il existe mille et une manières de dissuader, comme celle de recevoir une plaignante à l’accueil, où elle doit alors raconter son histoire devant tout le monde. Autre difficulté: celle d’apporter des preuves. On entre souvent dans un cas de figure où c’est la parole de l’un contre celle de l’autre.

Un parcours du combattant.

“Et même si tout cela fonctionne, qu’on arrive à traduire l’affaire en justice et à obtenir un jugement, on se rend compte qu’il y a très peu de condamnations”, continue Céline Caudron. Pour les dossiers traités, soit la minorité des cas de harcèlement, seuls 11 % débouchent sur une condamnation. Dans les cas de viols, ce chiffre plonge encore pour atteindre un ridicule 4 %. Sachant que seules 10 % des femmes violées mènent leur histoire devant les tribunaux. Il est donc primordial aujourd’hui de simplifier la procédure et de mettre en place des cellules d’accueil avec des personnes formées à ce type de problématique.

Espérons que ce mouvement et toute l’indignation qu’il suscite ne retombent dans l’oubli. Que ce ne soit pas qu’un buzz! Il faut continuer à mettre la pression sur les autorités publiques, sortir de la communication et du virtuel. Les mentalités ne changeront que s’il y a un changement de pratiques. Il y a plein de lois en Belgique qui existent pour contrer les violences faites aux femmes. Encore faut-il qu’elles soient appliquées.Le combat n’est donc pas gagné. Les techniques d’intimidation sont omniprésentes. Il suffit de lire les termes utilisés pour parler des féministes, traitées de “feminazis”. Sur Twitter pourtant, comme dans le monde réel, on retrouve heureusement des hommes interloqués et pressés d’agir. C’est le cas de Yann: “Je me suis directement remis en question en lisant tous ces articles. Oui, j’ai déjà constaté ce genre de comportement et j’ai sûrement dû lâcher une phrase graveleuse moi-même. Et je m’en veux. Je pourrais me cacher derrière la société, son évolution et ses codes, mais je préfère me dire que j’éduquerai mon fils dans le respect. Pour qu’il soit plus courageux que moi et qu’il intervienne si jamais il observe ce genre de comportement.

Il serait temps de faire changer les mentalités!

Selon les statistiques, 78 % des témoins d’une agression n’interviennent pas. Homme ou femme. Un utilisateur de Twitter écrit même qu’il va inscrire sa fille d’un an à un cours de self-defense, mais c’est la cause du problème qu’il faut régler et non ses conséquences. Ces hommes qui écrivent leur dégoût et leur détermination à changer sont plus nombreux qu’on ne le croit, comme le prouve Frédéric:“Rejeter tout le poids de la responsabilité sur les seules épaules des femmes est particulièrement énervant. Je me souviens d’une copine qui se plaignait de son conjoint, violent, et l’un de nos amis lui a rétorqué: ‘Mais tu n’as qu’à le quitter’. Comme si c’était facile de s’extraire de sa vie du jour au lendemain. Elle n’est pas le problème, c’est son époux qui représente un danger! On parle de femmes battues, pourquoi ne parle-t-on pas de la forme active, des hommes qui battent leurs femmes?

Autre témoignage, celui du musicien Alex Calder qui a été renvoyé de son label Captured Tracks à une semaine de la sortie de son album en raison d’une agression commise en 2008. Il a publié une sorte de mea culpa sur sa page Facebook, témoignant de la dichotomie homme/femme encore présente en 2017. “J’ai été protégé contre toutes ces conséquences par une société et une culture qui a priorisé mon récit sur celui des femmes pendant des années. À l’époque, je pensais que mes actions étaient consensuelles, et je comprends maintenant que ce n’était pas le cas. J’ai abusé de cette personne et n’ai pas été jugé responsable pour cela.” Il fallait un catalyseur pour casser ces comportements, provoquer des réactions dans les deux camps. Il est désormais nécessaire d’utiliser “ce choc” pour faire évoluer les fondements et le fonctionnement de notre société. En termes d’égalité, le combat est encore loin d’être gagné. ✖

 

Sur le même sujet
Plus d'actualité