Réseau pédophile sur YouTube: comment arrêter les criminels en ligne?

C'est un véritable scandale. Depuis des années, un immense réseau pédophile utilise YouTube pour se partager du contenu pédopornographique. La plate-forme, qui ne pouvait pas ne pas être au courant, en a même profité pour se faire de l'argent...

belgaimage-129912568-full

Avec plus d’un milliard d’utilisateurs, YouTube est la première plateforme de partage de vidéos au monde. Les internautes regardent surtout des tests de produits et de jeux vidéo, des tutoriels, des vlogs et des sketchs humoristiques. Mais derrière ce monde bienveillant, où les haters ne semblent finalement pas si méchants, se cachent des personnes aux intentions clairement malsaines, voire criminelles.

Dans une vidéo publiée le 17 février, le youtubeur américain MattsWhatItIs a révélé que la plate-forme monétise (via la mise en avant de publicité) des vidéos sexualisant des enfants. Un bébé dans son bain, une petite fille qui met le rouge à lèvres de sa maman, une gamine qui répète ses mouvements de gymnastique… les vidéos postées ne sont à première vue pas bien méchantes. Mais certaines personnes les utilisent dans le but de partager leurs images écœurantes via l’espace de commentaires. L’étendue du réseau donne la nausée: on parle de centaines de contenus et de dizaines de milliers de commentaires postés sur une échelle mondiale, certains vidéos atteignant des millions de vues.

Après le boycott de plusieurs annonceurs (dont Disney, Neslet et Epic Game, l’éditeur de Fortnite), YouTube a assuré avoir retiré des millions de commentaires et supprimé des comptes visiblement utilisés par des pédophiles. La plateforme a également annoncé le retrait de la monétisation des vidéos mettant en scène avec des mineurs. Mais le géant du web ne pouvait pas ne pas être au courant. Le phénomène n’est pas neuf. Loin de là! En 2006 déjà, des journalistes s’alarmaient de commentaires malsains postés par des internautes sous des vidéos mettant en scène des enfants. Le très sérieux youtubeurs français le Roi des Rats avait déjà publié une capsule fouillée et complètesur le sujet intitulée #YouTubeWakeUp.

Drogue, faux passeports et trafic des êtres humains

L’usage criminel de la plateforme dépasse largement la pédopornographie. La Digital Citizens Alliance démontrait dans un rapport de 13 pages qu’il était aussi possible de trouver des vidéos expliquant comment trouver des prostituées mineures, voler des cartes de crédit, acheter de la drogue et de faux passeports. Certes, elles ne mettent pas directement en scène des actes criminels. Les commentaires qui les accompagnent sont bien plus explicites. YouTube n’est évidemment pas le seul réseau social utilisé par des internautes malintentionnés. En octobre 2017, le centre fédéral Migration Myria dénonçait notamment l’usage de Facebook, Skype et WhatsApp par les trafiquants des êtres humains. Des meurtres, des viols, du harcèlement… ont également déjà été commandités sur la toile.

 « Les nouvelles technologies n’ont pas engendré de nouveaux faits, mais une reconfiguration de la criminalité présente dans le monde physique. »

Selon Michaël Dantinne, criminologue de l’ULG, ces usages criminels n’ont rien de surprenant. « Les nouvelles technologies n’ont pas engendré de nouveaux faits, mais une reconfiguration de la criminalité présente dans le monde physique. On ne peut pas dire qu’elles incitent les gens à mal agir, mais peuvent augmenter l’envergure des actes causés. Cela pour plusieurs raisons. D’abord, un contenu peut atteindre rapidement des millions de personnes et traverser toutes les frontières. Ensuite, les victimes sont davantage sous pression. Il suffit de considérer le harcèlement des ados. Avant, ça se passait à l’école. Désormais, ça se poursuit sur Facebook. Enfin, l’anonymat relatif du net peut accentuer certains comportements criminels. On l’observe encore plus sur les deep et dark web. »           

YouTube lutte… et s’en met plein les poches

Comment peut-on arrêter ces criminels 2.0.? Contacté par nos soins, Michiel Sallaets, le porte-parole de Google pour le Benelux, répond: « Le contenu qui met en danger les enfants est odieux et nous avons des politiques claires qui l’interdisent sur YouTube. Au mois de décembre 2017, nous avons pris des mesures pour lutter contre les mauvais acteurs qui tentent d’exploiter notre plateforme. Quand nous prenons conscience d’un nouveau cas d’abus, nous agissons. Nous tentons de mettre fin aux canaux illégaux en formant nos équipes et en exploitant de nouvelles technologies capables de les trouver plus rapidement. » Ces propos seraient convaincants si seulement YouTube ne gagnait pas d’argent grâce à ce type de contenu. Il a d’ailleurs fallu novembre 2017 et une enquête du Times pour que Google se décide à supprimer 150.000 (!) vidéos d’enfants aux commentaires douteux… Mais passons.

90 % des crimes 2.0. résolus

Si Google est de bonne foi et souhaite réellement éradiquer les comportements criminels, on ne peut s’empêcher de penser que quelque chose lui échappe. Le criminologue enchaîne: « Le seul moyen de lutter revient à pousser les entreprises à s’autoréguler, mais elles-mêmes ont des difficultés sérieuses à le faire à cause de leur gigantisme. Google ou Facebook ne pourront jamais tout contrôler. » Elles tenteraient tant bien que mal de le faire en unissant leurs forces. Mis en place l’été dernier par Facebook, Microsoft, Twitter et YouTube pour lutter contre le terrorisme, le Global Internet Forum entend trouver les solutions structurelles.

« Les criminels ont toujours un coup d’avance.  Les polices nationales et supranationales sont relativement impuissantes. La balle est dans le camp de Google et consorts. »

Le problème, nous glisse un membre de la Police fédérale actif dans ce type de dossiers, est que certains partenaires ralentiraient la lutte en mettant un point d’honneur sur l’importance de la liberté d’expression. Il ajoute: « Actuellement, 85 à 90 % des actes criminels sur les réseaux sociaux sont empêchés grâce aux algorithmes de modération et à la lutte des polices nationales et supranationales comme Europol. Mais les criminels ont toujours un coup d’avance. Quand on empêche un canal, ils se montrent plus créatifs et en trouvent un nouveau… Nous sommes relativement impuissants. La balle est dans le camp de Google et consorts. » Cela est particulièrement interpellant. Car si les États répondent aux intérêts publics, ce n’est pas le cas des sociétés privées, avant tout régies par le profit économique…

Sur le même sujet
Plus d'actualité