Jo Dekmine, l’homme qui a inventé le flair

Légende du monde du spectacle, il avait le chic pour repérer les artistes. Il avait invité les plus grands quand ils n’étaient pas si grands. Le directeur du Théâtre 140 met la clé sous le paillasson. Il avait 86 ans.

Jo Dekmine ©Reporters

Le pionnier

Le cheveu dru, le sourcil sévère, le complet strict. Il a une allure à présenter les nouvelles à la radio télévision belge, mais c’est un théâtre que Jo Dekmine (32 ans) inaugure en septembre 1963. Il le baptise le Théâtre 140. Dans un article de l’époque signé Luc Norin, il précise en quoi consiste son métier: “Je suis un serviteur et je suis un forain.” Il ne pouvait pas mieux se définir.

La chanson, le rock, la pop

Dénicheur d’auteurs, pionnier de la pop et passeur des avant-gardes, Jo Dekmine est célèbre pour avoir programmé au 140 les artistes les plus aventuriers des années 60 et 70. Du Art Ensemble Of Chicago à Léo Ferré, en passant par Zouc, Soft Machine, Nougaro, Bedos – la plus belle prise demeurant Pink Floyd qui, entre 1967 et 1969, joue neuf fois au 140. Dekmine fait alors de Bruxelles un point de chute central de la culture rock…

Le bad trip Gainsbourg

Février 1964. Dekmine programme cinq dates, la dernière sera annulée. Gainsbourg au 140 reste un mauvais souvenir pour la presse belge qui évoque “un interprète très décevant”, un tour de chant “morose” et une “inspiration avare”. Dans le Gainsbourg de Gilles Verlant, Romain Bouteille, qui assurait la première partie, se souvient : “Le public du 140 était un peu glacé.”

L’amie Barbara

Parmi les habitués du théâtre, devenus des proches de son directeur, Barbara a plusieurs fois transporté la salle du 140. Dans ses “mémoires interrompus”, Il était un piano noir, elle évoque “Jo Dekmine, grand précurseur en matière de spectacle, fou de poésie, de chanson, de théâtre.” Par amitié pour Jo, Barbara ira chanter pour les soldats belges postés en Allemagne !

Les avant-gardes

Plaque tournante de toutes les nouveautés, le 140 fait découvrir au public belge le Living Theatre (troupe américaine expérimentale), mais aussi les grands de la danse contemporaine – Pina Bausch (photo), Carolyn Carlson, Anne Teresa De Keersmaeker – ainsi que le café-théâtre. En Belgique, c’est chez Jo que se produisent les zinzins du Café de la Gare et du Splendid.

Les honneurs

Sa sagacité à défendre à tout prix la culture a fait de Dekmine le lion le plus sympathique sur la place de Bruxelles. Auréolé de ses cinquante saisons théâtrales, on avait envie de lui lancer des médailles à son passage… Il sera d’ailleurs fait commandeur de l’ordre de Léopold II en 2004. En France, il est chevalier des Arts et des Lettres. À Schaerbeek, commune où se situe le 140, il est – bien sûr – citoyen d’honneur.

Les cabarets, la nuit, Bruxelles

Avant le 140, Dekmine n’est pas n’importe qui sur la scène bruxelloise. Dans les années 50, il signe la programmation de La Poubelle où chantera Barbara. En 1955, il ouvre La Tour de Babel sur la Grand-Place avant de déménager et de lancer L’Os à moelle, cabaret situé près la place Meiser à quelques pas d’une salle paroissiale qui deviendra le 140 – ici avec un habitué, Bedos.

La culture, produit de masse

Le 140 est un lieu de débats. Ici avec Léo Ferré en 1970, en soutien aux mineurs limbourgeois en grève.  Son directeur a aussi inspiré Cargo de nuit. Lancé sur la RTBF en 1985, produit par Anne Hislaire, l’hebdo est une révolution dans le paysage de l’époque, mixant rock, BD, théâtre, danse et mode. Le genre de magazine devenu aujourd’hui ce qu’on appelle… une curiosité.

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