Restructuration de RTL: «On n’est pas là pour faire une économie de 100 salaires»

Après l'annonce-choc de mercredi, qui prévoit jusqu'à 105 licenciements, Philippe Delusinne, administrateur délégué de RTL, donne ses arguments.

RTL Belgique

On en parlait depuis longtemps. Mais entre évoquer un plan social potentiellement catastrophique et se retrouver face aux chiffres officiels, il y a une marge. Là, les employés de RTL sont confrontés à une situation concrète. Une procédure Renault, qui au terme des négociations avec les représentants du personnel, va déboucher sur une longue liste de personnes licenciées. Pour eux il s’agit d’une injustice, d’une hérésie de la part d’une société dont le bilan est dans le vert. Pour la direction, en revanche, il s’agit de la première étape d’une transformation radicale de l’entreprise, qui, en libérant des moyens, doit permettre à RTL de conserver sa place de leader. Deux points de vue, deux réalités qui s’opposent. La stricte logique financière («Nous sommes une société commerciale privée, et tout ce que nous faisons doit nous rapporter de l’argent») contre la carrière de dizaines de personnes qui ont souvent sué sang et eau pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Le volet économique, contre le volet social, un schéma classique, chez RTL comme dans n’importe quelle société privée.

Une autre façon de travailler

Est-il vraiment possible de se passer de 15 % de ses salariés et de garder le même niveau de qualité? Philippe Delusinne y croit: «Oui, si on change la méthode de travail. Il y aura des pertes de fonctions, des fonctions dont on croit qu’on pourra se passer avec cette nouvelle façon de fonctionner. On n’est pas là pour faire une économie de 100 salaires, mais pour assurer la pérennité de l’entreprise dans les 10-15 prochaines années. Nous allons rester ce que nous avons toujours été, une famille de trois chaînes avec une chaîne leader, RTL-TVI, qui va continuer à faire de l’info, des magazines… Pour être de plus en plus forts en productions propres, par exemple, il faut des moyens, qui font qu’on doit repenser notre structure.»

Les chantiers à venir comprennent la production, réunie en une plate-forme unique, le digital, la régie publicitaire, les services plus administratifs… et la rédaction. Une rédaction unique, elle aussi, qui travaillera pour la radio, la télé et le web et assurera désormais le suivi des infos. Au lieu de traiter «simplement» l’actu pour un usage immédiat – le 19 heures par exemple -, les équipes traiteront certains sujets de façon plus étendue pour y revenir le lendemain… «C’est ce qu’on appelle le slow news et le fast news, explique l’administrateur délégué. On pense qu’il y a de la place pour qu’une partie de l’information soit plus explicative. On peut amortir avec une seule équipe un thème sur trois jours au lieu d’un. Ca fait partie des genres des choses qu’on envisage à la rédaction

Pourquoi pas? Les téléspectateurs se plaignent assez qu’une fois l’actu chaude passée, on n’entend plus parler des sujets évoqués. Mais, quelle que soit la façon de l’envisager, ce suivi représente un travail supplémentaire pour une rédaction qui comptera moins de gens. Ce qui inquiète évidemment beaucoup les journalistes. «On a le sentiment qu’on fait déjà le maximum. On est déjà des journalistes multi tâches. On fait tout en même temps, la télé, la radio, le web… On bosse comme des malades. On se demande ce qu’on devra faire encore en plus si on est moins. C’est chaque fois des exploits qu’on accomplit pour parvenir à faire un JT…»

Une surcharge de boulot?

Pour Delusinne, qui ne veut pas détailler le fonctionnement de cette nouvelle rédaction avant que les équipes en aient été informées par leur responsable, Laurent Haulotte, cela ne posera pas de problèmes. «Nous ne sommes pas devenus du jour au lendemain des esclavagistes, donc nous n’allons pas faire travailler les gens plus qu’il ne le faut. Nous pensons réellement que la nouvelle structure qui se mettra en place est tout à fait jouable avec les équipes que nous aurons. On ne saute pas à l’eau sans précautions, on sait exactement où on veut aller, des consultants McKinsey nous ont montré comment ça fonctionne dans d’autres pays. On sait comment ça fonctionne ailleurs, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas chez nous. Mais, je le répète, nous ne sommes pas là pour mettre les gens au bout du rouleau. Si demain des choses ne fonctionnaient pas, nous serions les premiers désespérés.»

Tout le monde ne voit pas les choses avec la même assurance. «Au-delà de l’annonce, il y a la crainte, dit un autre journaliste. Moi je me demande comment on va travailler demain. Quand on voit ce qu’on fait avec des bouts de ficelles alors que la RTBF a une débauche de moyens, on ne comprend pas..

La crainte. Un mot qui revient régulièrement parmi les membres du personnel. Crainte pour leur avenir propre, et pour celui de la chaîne dont ils ont contribué à asseoir le succès. «On perd l’âme de la chaîne. Il y a de moins en moins de productions propres à part l’information. Là où ça coince, c’est sur la création. Plug a été un laboratoire pour essayer plein de choses, on a tout arrêté. Des gens comme Eusebio Larrea (Manager des Productions Internes, ex responsable de Plug RTL, ndlr) doivent s’emmerder, ce n’est plus le même métier. C’est de plus en plus formaté.

La colère gronde

Vu les circonstances, l’administrateur délégué et la direction en général en prennent évidemment plein la tête. «Delu, il t’embrasse le matin et te vire l’après-midi, il n’a pas d’états d’âme.» «C’est un sous-lieutenant financier, il n’a aucune sensibilité sur le produit.» Mais, de la part des anciens de RTL, les reproches remontent plus loin, évoquent le passage de la petite boîte média soudée à une grosse entreprise financière. «Le côté humain n’existe plus. A une époque, on travaillait en famille, avec une culture d’entreprise. Ça a disparu. Maintenant, on te prend, on te jette. C’est à la production que ça va achopper. Ils arrêtent déjà les Fêtes de Wallonie qui représentent un gros investissement. Puis ce sera le Télévie. En tout cas ils vont réduire la voilure dans le Télévie, ça n’a plus de sens.»

La colère est d’autant plus marquée que les gens qui bossent à RTL mettent beaucoup de leur cœur dans leur boulot. Lors des moments de tension, comme les attentats de Bruxelles, tout le monde se serre les coudes et les absents reviennent de congé. Une mentalité très particulière à la chaîne,  Philippe Delusinne le reconnaît volontiers: «Le succès de RTL vient de la manière extraordinaire dont les gens mettent un surcroît d’âme dans ce qu’ils font. La démotivation n’existe pas dans cette maison. Qu’il y ait maintenant un émoi, que les gens se posent des questions et s’inquiètent pour l’avenir, c’est tout à fait normal et légitime. Mais quand on sera au bout du processus de discussion, je suis convaincu que les gens qui resteront avec nous – et ils seront très nombreux, – seront tout à fait motivés et déterminés à faire que ça fonctionne.» Ceux qui resteront? Ils suscitent déjà les regards en coin de certains collègues: «On va garder les dociles et ceux qui bougent un peu on va leur dire au revoir…» Mais d’autres, comme pour donner raison à leur administrateur délégué, voient déjà plus loin: «Mais comme c’est toujours le cas dans cette boite, on s’en remettra. La mentalité RTL, c’est d’aller de l’avant.»

Au moins un projet positif

Un projet devrait à la fois réjouir les téléspectateurs et les équipes digitale: la création d’une plateforme digitale de catch-up tv (la télé de rattrapage) gratuite, financée par la publicité. Il était temps. Sur ce plan RTL était très en retard. Et la RTBF, pour tout ce qui touche aux nouvelles technologies, a toujours galopé loin devant. Philippe Delusinne ne s’en cache pas: «Bien sûr que la RTBF a un pas d’avance. On l’a laissée faire délibérément. La RTBF est une société publique, largement subsidiée par des dotations publiques, qui peut faire des investissements qui ne rapportent rien… Il y a près de 8 ans nous avons rêvé que le digital serait fantastique et qu’on pourrait le monnayer. On s’est rendu compte après deux ans que c’était un rêve fou, ça ne rapportait strictement rien. Nous avons arrêté l’hémorragie. Maintenant, les habitudes étant installées chez les gens, nous pensons que le digital peut rapporter de l’argent par rapport à l’investissement que ça représente.»

Pour quel genre d’avenir ?

La restructuration qui attend RTL est censée permettre au groupe d’affronter les défis qui l’attendent pour maintenir la position de leader qu’elle occupe aujourd’hui. Mais quels sont ces défis? «Continuer à faire de la proximité et accroître même cette proximité qui coûte plus cher que ce qu’on a pu faire dans le passé en achetant des séries américaines par exemple. Rester le leader en info, rester la chaîne de référence en magazines propres, celle qui montre les talents près de chez nous. Et donc arriver à payer des programmes forts. Le deuxième élément fondamental, c’est le direct, le live. Comme le sport, qui est important en termes d’audiences mais ne rapporte jamais d’argent, chez personne. Dans les années qui viennent, aura-t-on les moyens d’avoir encore accès au sport, ou est-ce que les pay tv (comme Eleven ou Be tv, ndlr) vont se ruer là-dessus parce que c’est leur vocation ultime de ne faire que du sport?» Une question qui risque de se poser très vite, lors de la renégociation des droits sportifs. «Nous serons en tout cas candidats. Avec une limite qu’on s’impose évidemment, on ne va jamais dépasser ce qu’on appelle un entendement logique pour les prix qu’on est prêts à donner pour garder la Champions League et l’Europa League.» Une défaite dans ce combat-là serait en tout cas très mal perçue. Par le personnel dont la confiance est déjà ébranlée. Et par les téléspectateurs à qui on a promis que pour eux rien ne changerait. La vitrine de RTL doit donc rester alléchante; et la perte de la Champions League ne serait pas un bon signal…

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