RichMeetBeautiful.be: voulez-vous une sugar baby?

La campagne d’affichage du site de rencontre RichMeetBeautiful découverte ce lundi par les étudiants de l'ULB a suscité l'indignation sur les réseaux sociaux. Une plainte a été déposée auprès du jury d'éthique publicitaire. Nous parlions déjà de ce "conte de fées du 21e siècle" il y a deux semaines.

Le deal: on va chez moi, tu paies mon loyer. ©BelgaImage 

Un mail “personnel” du P.D.G. du site de rencontre RichMeetBeautiful est arrivé. Il nous souhaite chaleureusement la bienvenue dans cet environnement “ouvert et honnête” dans lequel on allait “débuter une relation aux bénéfices réciproques”. Et sans traîner. “Il est temps de laisser tomber les jeux de séduction et d’être enfin directe sur ce que vous voulez”. Le leitmotiv du tout nouveau site de rencontre RichMeetBeautiful, créé dans les pays scandinaves et en train de s’implanter dans près de 33 pays, est assez cash. La plate-forme met en contact des “sugar babies” (jolies jeunes femmes cultivées) et des “sugar daddies” (papas gâteau). Il vient d’arriver en Belgique où il rencontrerait un “fulgurant” succès. On s’est inscrite. Pour voir. Pour les filles, c’est gratuit. Pour vous, messieurs, ce sera 79 €/mois. 

Vous êtes d’emblée prévenu que quatre “valeurs” animent les rencontres à faire. Par exemple, “sur RmB (RichMeetBeautiful) les hommes sont expérimentés et sophistiqués, ils ne veulent pas jouer et savent comment traiter une femme”. Ou encore: “Les hommes sur RmB vont vous soulager de tout stress inutile dans votre vie, pour que vous puissiez vous concentrer pour paraître la plus belle et vivre mieux”. Ce site n’est pas nouveau dans son concept. Suggardaddy.fr ou Seekingarrangement.com, qui proposent la même recette, existent depuis plusieurs années. 

À l’autopsie, le type d’hommes qui traînent sur ce site est loin de l’image glamour du généreux “daddy” qui dorlotera et couvrira de cadeaux sa “baby” contre d’éventuelles gâteries sexuelles. Et il doit y avoir une chance sur un million de tomber sur un millionnaire. Cela ressemble fort à un site de rencontre assez habituel mais avec des hommes mariés qui s’annoncent comme tels et qui masquent leurs visage et identité. Ce que les hommes demandent en priorité, c’est de la photo explicite et une rencontre rapide. Derrière un site de rencontre glamour de ce type se cache en réalité une nouvelle forme de prostitution, même si les concepteurs s’en défendent à grands cris. Car ici tout est édulcoré, emballé, décoré. L’objectif est de rassurer le mâle, de lui donner l’illusion d’une jolie relation généreuse.

« Le mec aux oeufs d’or »

Environ 4.000 jolies jeunes femmes se seraient inscrites en une semaine sur RichMeetBeautiful. C’est du moins ce qu’annonce en grande pompe Sigurd Vedal, le P.D.G. du site, aussi concepteur de Victoria Milan, destiné aux rencontres infidèles. Dans le lot des arrivées, il y aurait pas moins de “2.700 étudiantes de toutes les universités francophones”. Le P.D.G. se déclare “étonné” d’un tel succès: “Cette nouvelle manière de faire des rencontres est aujourd’hui très populaire car elle permet d’unir deux forces d’attraction ancestrales, les hommes puissants et les femmes à la beauté époustouflante. Cette attraction, souvent polémique, est universelle”. Mais il se dit surpris qu’autant d’étudiantes se soient inscrites en deux clics. “Je comprends que la manière de faire des rencontres a changé en 2017.” 

Pourquoi tant de filles, cultivées, se seraient-elles ruées vers ce site qui promet le “mec aux œufs d’or”? Les concepteurs, qui ne s’embarrassent d’aucun sexisme ou cliché, jouent à fond sur le phénomène de société. “La vie d’étudiant n’est pas une vie aisée, justifie Sigurd Vedal. Vous aurez besoin d’argent pour payer vos manuels, pour un nouvel ordinateur, un logement, vous nourrir et vos moments de détente. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des étudiants doivent avoir recours à des prêts pendant leurs études. Les étudiants du nouveau millénaire ont donc dû trouver de nouvelles manières d’être entretenus et aidés financièrement”. Et le profil des hommes mûrs qui ont un appétit pour la chair fraîche et innocente porte désormais un nom: ce sont les hommes pumas, l’équivalent des cougars féminines. Tout cela se vivrait donc aujourd’hui de manière décomplexée. “Il faut se méfier de leurs chiffres. Ceux qui gèrent ces sites vérifient rarement le statut réel des personnes, si elles sont vraiment étudiantes ou non, et leur localisation. On retrouve là beaucoup de prostituées professionnelles, parfois travaillant depuis l’étranger, qui multiplient les faux profils”, prévient Renaud Maes, chercheur, docteur en Sciences sociales et du travail de la faculté des Sciences sociales et politiques de l’ULB. 

« En Europe, entre 3 et 5 % de la population étudiante a recours à la prostitution, occasionnelle ou régulière. »

Il a recueilli des dizaines de témoignages d’étudiants en situation de prostitution. “C’est un phénomène dont on parle soudain beaucoup, commente Florent Loos, sexologue, notamment dans des plannings familiaux attenants aux universités. Mais il faut se souvenir qu’on a estimé que le précédent site du même protagoniste, Victoria Milan, présentait 90 % de faux profils. On est dans une société hyper-sexualisée. Et donc le sexe vend et attire. Il y a toujours eu des femmes qui ont cherché à se faire entretenir et beaucoup d’hommes ont du mal à vieillir ou, après un divorce, éprouvent le besoin de se mettre avec une jeune femme. Et puis, se faire offrir le restaurant et des habits contre une relation sexuelle, est-ce de la prostitution? La limite n’est pas facile à établir.” 
“Sur ces sites, il n’y a pas de naïveté à avoir sur le fait qu’il ne s’agit pas d’amour mais de sexe tarifé, tranche Renaud Maes. On est bien dans la relation égocentrique type: je paie pour avoir mon plaisir. Avec un site comme RichMeetBeautiful, c’est explicite.” Les concepteurs disent qu’il y a moins (ou pas) de transactions en cash dans ces rencontres. C’est faux. Il y a parfois de l’achat de matériel, ce qui est une manière de déculpabiliser le client et de lui donner l’impression qu’il est un bienfaiteur et qu’il n’a pas recours à une prostituée. “Mais ce type de don se retrouve aussi dans la prostitution en appartement”, signale Renaud Maes. 

C’est la vérité toute nue: il y a désormais de la prostitution sur tous les sites de rencontre. Tinder compris. C’est du tapinage 2.0. Ce type d’approche, lors de la phase de recrutement, est moins dangereux qu’en rue. L’interface virtuelle permet de négocier le tarif, le cadre où cela va se passer et d’éviter la concurrence. Les querelles entre prostituées sur l’avenue Louise, par exemple, sont extrêmement violentes. “Par contre, avec le client en ligne, le problème c’est qu’il peut mentir, avoir créé un faux profil, ne pas respecter ses engagements. Le succès de la prostitution en ligne s’explique aussi par les politiques de répression de la prostitution de rue. Le Net est un refuge”, poursuit Renaud Maes. La prostitution étudiante, elle, est un phénomène inquiétant même s’il n’est pas totalement neuf. On en retrouve des traces au XIIIe siècle à l’université de Paris, c’était alors le fait de très jeunes hommes. Ce qui est nouveau: depuis vingt ans, on assiste à une précarisation des étudiants dû à la massification de l’accès aux études. De plus en plus de jeunes suivent (ou tentent de suivre) des études. Et les finances ne suivent pas forcément. On estime, en Europe, qu’il y a entre 3 et 5 % de la population étudiante qui a recours à la prostitution de manière occasionnelle ou régulière. Ce sont les chiffres les plus probables. En Belgique, 16.000 “étudiantes” seraient “sugar babies”, selon la journaliste Julie Denayer, qui a récemment signé un reportage sur le sujet (voir encadré). 

Une situation d’endettement

Derrière la jolie image de la jeune fille qui échange quelques sourires et plus si affinités pour se payer un nouveau sac à main de luxe, il existe une réalité assez dure. Tous les témoignages d’étudiantes (mais il y a aussi des étudiants) que Renaud Maes a reçus sont liés à un besoin d’argent rapide, souvent lié à une situation d’endettement. Ce n’est évidemment jamais présenté comme ça au client. Souvent elles se présentent comme des femmes vivant très bien, qui n’ont besoin de rien. 
“Il vaut mieux donner une image jeune et jolie pour déculpabiliser le client. Mais quand on fait un vrai bilan social de la situation, on sort de l’image glamour. L’entrée dans ce schéma pour la majorité d’entre elles, c’est la précarité réelle, assure Renaud Maes. Il faut aller au-delà de la machine à fantasmes, du mythe de la lolita.” À chaque hausse des frais d’inscription à l’université en Grande-Bretagne, une augmentation de la prostitution étudiante a d’ailleurs été enregistrée. 

Quelle réponse à ce phénomène? Le site sugardaddy.fr a été attaqué en justice pour “proxénétisme en bande organisée” à Paris, sur la base d’une plainte de l’association Équipes d’action contre le proxénétisme. Mais c’est compliqué. Internet reste encore une terre inconnue pour les parquets et la Belgique n’a pas l’arsenal juridique pour lutter. Très peu d’infractions commises sur le web sont poursuivies. Ces sites sont d’autant plus difficiles à contrôler qu’ils sont hébergés dans des pays où le proxénétisme n’est pas poursuivi, ou pas comme en Belgique. Pour Renaud Maes, le meilleur moyen est de travailler en amont et de redéployer les aides aux étudiants. Mais il existe un manque de coordination des aides: les CPAS travaillent de leur côté, chaque école ou université a son système d’aide… Les étudiants sont ballottés et ne comprennent pas ce à quoi ils ont droit. Par ailleurs, il faut développer les services d’aide d’urgence pour les étudiants et leur garantir l’anonymat. L’angoisse majeure des étudiantes qui se prostituent, c’est d’être repérées. “Ces rendez-vous tarifés prennent beaucoup de temps aux étudiantes et prennent souvent le pas sur leurs études, témoigne Renaud Maes. Les étudiantes que j’ai suivies ont pour la plupart décroché de l’université parce que l’activité nécessitait beaucoup de temps, d’efforts pour s’entretenir. L’usage de stupéfiants vient souvent s’ajouter pour améliorer les prestations sexuelles. Elles ne sont pas forcément mal dans leur peau. Mais la majorité des situations sont dues à la précarité. Et personne ne se dit un jour en se regardant dans le miroir “maintenant je vais devenir prostituée”.” Mais se rêver princesse sur un site de rencontre, plus d’une l’a fait un jour.

L’illusion de choisir 

Face cachée, sur RTL-TVI, a infiltré l’univers des sugar babies en caméra discrète.

Les propos des hommes sont très choquants. L’un d’eux explique qu’il veut avoir des très  jeunes femmes mais qu’il ne pratique pas en dessous de 16 ans (sic). Un autre a tout fait pour parvenir à faire boire la journaliste qui se faisait passer pour une sugar baby, disant que la chambre d’hôtel était déjà réservée. 

Quant aux filles, “certaines sont très conscientes d’être dans la prostitution, d’autres non. Mais elles sont toutes prisonnières d’un cercle vicieux qui les isole. Elles ne peuvent pas parler de l’origine de leurs rentrées financières. Elles ont honte. Mais elles ont l’illusion de pouvoir choisir les hommes et les tarifs”, explique Julie Denayer qui est allée à la rencontre des sugar babies et des sugar daddies pour Face cachée, magazine d’investigation 100 % belge, produit par RTL. 

Le reportage de 40 minutes a demandé des mois de préparation pour trouver des filles acceptant de parler. Julie Denayer a utilisé la méthode de la “caméra discrète”. Un journaliste s’est fait passer pour un sugar daddy et a rencontré des filles. Une autre journaliste a joué le rôle de sugar baby pour entrer en contact avec des hommes. Le phénomène de la prostitution chez les étudiantes n’est pas nouveau mais “il se renforce ces dernières années. On sent que c’est de plus en plus fréquent, estime Julie Denayer. Je suis contente de pouvoir l’aborder parce que c’est un sujet tabou”. On aura aussi droit à un concepteur de site Internet qui se défend de toute incitation à la prostitution et tient le discours “classique” sur les princesses et les gentlemen. 

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