Cabinets ministériels: l’autre mal wallon

Ils seraient près de 2.000. Leur efficacité est discutable mais ils se reconvertissent souvent avec brio dans une fonction payée par de l'argent public. Eclairage sur un système politique d'exception, celui des "cabinettards"... 

Eclairage sur un système politique d'exception, celui des "cabinettards". ©Slient_47/Fotolia

Je sais que je ne sais rien”. Socrate l’avait dit il y a 2.500 ans. Jean Gabin a popularisé l’expression en 1974 dans une chanson qui fait encore sourire. Peu importe si c’est la pensée grecque ou la variété française qui a influencé le mode de fonctionnement de l’exécutif. Si les conseillers ministériels existent, c’est sur la base de ce constat: un ministre ne peut pas tout maîtriser. Car un ministère est à la croisée d’au moins une demi-douzaine de disciplines. Le droit évidemment, puisque les parlements votent des lois, mais aussi l’économie, la statistique, la science administrative, la science institutionnelle et bien sûr la communication. Sans compter la matière principale dont le ministre aura la charge: éducation, énergie, transport, environnement… Le rôle des membres du cabinet est donc de suppléer les carences compréhensibles de leur ministre. Ainsi, de jeunes et brillants universitaires sont débauchés par le monde politique et choisissent de mettre leurs compétences au service du “bien public”…  Après tout, “ministre” veut dire “serviteur”; assister celui qui s’est mis au service des autres ressort d’une forme d’idéalisme.

Un statut précaire

Enfin, pour certains. Pour d’autres, c’est beaucoup plus cynique et l’actualité politique – surtout wallonne – ne cesse de nous le rappeler… Le ministre Furlan employait Mme Furlan en toute opacité. Yves Goldstein a démissionné parce qu’on a su qu’il présidait une ASBL subsidiée par Rudi Vervoort dont il était le chef de cabinet. Il y a quelques jours, on pointait la double casquette d’Alexia Bertrand: chef de cabinet de Didier Reynders et administratrice d’une holding tentaculaire dont certaines ventouses tiennent grâce à des décisions fédérales. On nage, et depuis fort longtemps, en plein flou. D’abord parce que ces conseillers ne relèvent pas du contrôle du Bureau d’éthique et de déontologie administrative puisque ce ne sont pas des agents de l’État. Et à part la Flandre qui a décidé, en 2009, de publier les noms et le nombre des conseillers qui peuplent ses cabinets, le pays vit, en la matière, dans une demi-obscurité propice à tous les fantasmes mais également à toutes les dérives.

Christophe, autrefois actif dans le milieu pendant plus de 20 ans, témoigne. “Il n’y a pas vraiment de statut de conseiller et c’est en soi tout un symbole. Pour comprendre toute la portée de ce symbole, je vais vous expliquer une petite histoire que m’ont racontée plusieurs personnes à la fin des années 90. À l’époque, le parti Écolo venait d’accéder au pouvoir pour la première fois. Des conseillers ministériels travaillant pour des ministres appartenant à d’autres formations politiques venaient taquiner le personnel des cabinets écologistes. Cela se passait surtout en Wallonie, au niveau des chefs de cabinet ou des chefs de cabinet adjoints. On leur disait “Vous ne passerez pas l’hiver”.” L’homme nous assure que cela venait tant du cdH ou du PS que du MR. “Ils étaient tous persuadés que les cabinets écolos allaient s’écrouler parce que vu l’absence de perspectives, le personnel allait fuir. Pourquoi? Parce que le statut de conseiller est précaire: on peut être licencié facilement avec une indemnité de travail laissée souvent à la discrétion du ministre puis on se retrouve au chômage. Ainsi, le personnel des cabinets appartenant aux partis classiques de gouvernement considérait comme une évidence le fait que leurs collègues Écolo allaient déserter lorsqu’ils se rendraient compte qu’il n’y aurait pas de “replacements”.” 

Un flou qui permet tout

Des replacements? Avons-nous bien compris? “Il y avait une espèce de barème officieux pour les membres de cabinet. Je ne parle pas de ceux qui étaient fonctionnaires détachés et qui une fois la législature terminée pouvaient réintégrer leur administration. Je parle des autres. Pour ceux-là, il y avait une grille de compensations qui évoluait en fonction du grade hiérarchique. Par exemple, pour un conseiller, on pouvait lui promettre une fonction d’administrateur rétribuée dans un organisme lié d’une quelconque manière avec la       puissance publique. Pour un directeur de cabinet ou pour son adjoint, le tarif était évidemment plus élevé. On parlait plus de présidence ou de vice-présidence de conseil d’administration d’établissements liés au public ou encore de “directeur” d’une intercommunale…” 

Nous avions donc bien compris. Comme la position de cabinettard est “précaire”, la future vie professionnelle ou, à tout le moins, financière, est “prise en charge”. Par acquit de conscience, nous reprenons notre ouvrage… “Écoutez, c’est tellement vrai qu’il y aurait un exercice intéressant à faire: observez les intercommunales, les structures publiques communales, provinciales ou régionales avec une seule question en tête. À quoi servent-elles? Si la réponse est trop floue, regardez la composition de ces organismes. Quand il y a plus de “directeurs” que d’autres catégories de personnel, vous pouvez être presque certain que cet “organisme” a été créé uniquement dans le but “d’accueillir” des anciens cabinettards.” Notre interlocuteur se désole et nous nous regardons, accablés.

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