Le marché des sentiments, cet Eldorado où le lien social vaut cher

À la Saint-Valentin, on s’aime. Ou on ressent encore plus durement  son isolement. À moins de trouver son bonheur sur le marché des sentiments.

Solitude

L’âge des premiers salaires, sans crédits et sans enfants, est d’habitude celui de toutes les expérimentations, des citytrips et des soirées qui n’en finissent pas. Ce n’est pas le cas de Nelia. Elle a tout juste 24 ans, pourtant sa vie sociale est loin d’être aussi tumultueuse que celle qu’elle s’était imaginée adolescente. “Bonsoir. Je n’ai pas pour habitude de raconter ma vie sur Internet, mais je me sens mal. Je vis encore chez mes parents et les relations sont très tendues. […]  Je n’ai plus de copines depuis les secondaires. J’ai passé le nouvel an seule à la maison, quand mes parents et mon frère sont rentrés de leurs fêtes respectives, je leur ai menti en leur disant que j’étais sortie. Mais c’est faux, j’ai passé la soirée à pleurer. Personne ne m’a souhaité bonne année, personne n’a répondu à mes messages. ” Des témoignages comme celui-ci pullulent sur les forums et sur les réseaux sociaux. L’isolement en Belgique et en France toucherait près de une personne sur huit. Des chiffres en constante augmentation.

“L’homme est un animal social ” disait Platon. Bernard Fusulier, sociologue de la famille à l’UCL, complète cette maxime: “Il se construit dans la relation et l’utilité sociale”. La solitude, si elle n’est pas choisie, peut avoir des effets dévastateurs sur la santé. Selon différentes études, cette dernière tue plus que l’obésité à long terme, réduit les défenses immunitaires et augmente les inflammations, ce qui peut donner lieu à des problèmes cardiaques. Elle étouffe littéralement le cœur. Un problème difficile à évoquer, puisqu’il est stigmatisé par une société qui valorise les larges cercles d’amis, les confidents et les vies riches en activités. 

« J’ai regardé le plafond pendant une heure »

Expliquer son isolement peut au mieux valoir quelques regards apitoyés, au pire provoquer un rejet total face à cette “maladie qu’on ne voudrait surtout pas attraper”. La dévalorisation de soi semble ici quasiment inévitable. Un tour du Web ne vaut pas une enquête, mais la fréquence des affirmations telles que “C’est que je n’en vaux pas la peine” vaut son pesant de statistiques. Souvent associé aux personnes âgées, ce sentiment de solitude touche pourtant toutes les strates de la société. Et l’isolement peut prendre bien des formes. Philippe, qui travaille dans une entreprise bruxelloise, explique s’être recouché un matin après que ses enfants furent partis à l’école. “En temps normal, j’aurais dû me préparer pour partir au boulot, mais j’en étais incapable. J’ai regardé le plafond pendant une heure, complètement bloqué. ” Il gère une équipe de trentenaires énergiques qui organisent des dîners, des verres après le boulot. Lui, dans son rôle de manager, est isolé. Il se doit de garder une certaine distance, une barrière à double tranchant qui assoit ses directives, mais l’écarte de toute communication personnelle. 

 « Les deux grands intégrateurs sociaux que sont l’emploi et la famille se fragilisent. »

En 2017, les facteurs qui expliquent cette solitude ont largement évolué depuis les années 1990, comme l’explique  Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l’UCL. “C’est un problème très prégnant, car il touche à la fois aux principes de l’intégration sociale dans nos sociétés et à la vulnérabilité grandissante. En effet, les deux grands intégrateurs sociaux que sont l’emploi et la famille se fragilisent. On n’arrête pas d’observer une dégradation de l’emploi et des pans entiers de travailleurs s’en voient exclus ou sont réduits à être dans des transitions professionnelles qui ne les insèrent pas dans des collectifs de travail stables et solidaires. Les modèles familiaux quant à eux se pluralisent et en partie se précarisent, avec pour certains des ruptures conjugales ou parentales qui les atomisent. La figure de l’individu “sans emploi/sans famille” exprime certainement l’un des risques majeurs d’isolement dans notre société. ” 

Réseaux asociaux

Face à cette explosion des structures classiques d’intégration, la solution semble toute trouvée: se brancher sur les réseaux sociaux pour tisser de nouveaux liens. Après tout, leur dénomination même est un appel à l’échange. Mais c’est là que le bât blesse. Pour s’attirer les faveurs de nouveaux contacts, il faut avoir des contenus à partager: des photos, des vidéos, des récits de soirées et des images de voyages qui génèrent des likes et du trafic sur son profil. C’est la loi du marché, de l’offre qui crée une demande. Mais les personnes isolées ne disposent pas de ces contenus. Ce qu’il leur faut, c’est du lien humain pour commencer. C’est ce que propose le 107, le numéro gratuit accessible 24 h/24 “pour une écoute attentive des personnes en détresse”. Pascal Kayaert, directeur de Télé-Accueil Bruxelles, l’antenne bruxelloise du 107, est confronté quotidiennement à cette problématique. “La solitude fait partie des trois types d’appels les plus courants chez nous, avec la santé psychique et physique. Les gens ont besoin de discuter, d’échanger simplement. Nous ne prônons pas une attitude interventionniste, il n’y a pas non plus de suivi, mais nos bénévoles sont à l’écoute du moindre problème de manière anonyme.” 

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Les chiffres

L’isolement social est un phénomène en constante augmentation. De nombreuses enquêtes sociologiques et statistiques se sont penchées sur le sujet: les résultats sont édifiants.
1 Belge sur 8 souffre de solitude.
12 % des plus de 70 ans considèrent qu’ils n’ont personne à qui se confier.
115 appels sont décrochés chaque jour à Télé-Accueil Bruxelles.
107, le numéro à appeler en cas de détresse sociale.
23 % des habitants des grandes villes ne parlent pas à leurs voisins.
En dessous de 1.000 euros par mois, on court deux fois plus de risques d’être isolé.

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