La justice sous le charme de l’hypnose

Psychologues et médecins utilisaient déjà depuis longtemps son potentiel. Mais l’inconscient révèle également des vérités utiles aux enquêtes judiciaires. Deux policiers belges, pionniers dans ce domaine en Europe, s’en sont fait une spécialité. Notre journaliste s’y est essayé.

Hypnose

La salle est presque vide. Au plafond, quelques néons blafards. Et pour seul décor, des murs gris, une caméra de surveillance et un ordinateur portable posé sur un bureau. Avachi dans le fauteuil, jambes étendues, on regarde l’inspecteur Youri Schillinger dans son costume trois pièces. Cartésien, net, précis. Assez sceptique, on ferme les yeux, on résiste un peu et puis, on se détend. “Vos paupières s’alourdissent, vos membres perdent leur force et, lentement mais sûrement, tout devient noir, comme si vous tombiez dans un sommeil profond.” Il arrive qu’une voix enlace son auditeur jusqu’à le ligoter, qu’elle se referme doucement sur lui comme un piège. Mais cette voix-là n’a rien d’une embuscade. Elle est ouverte, attentionnée et semble glisser sur les mots. “Imaginez un territoire connu. Un endroit, une pièce qui vous est familière. À côté de vous, il y a une personne qui vous fait du bien.” D’abord, quelques images floues, distordues, dans une pièce où l’on devine l’irrationnel, l’étrange, le vaporeux. Et puis, tout s’aiguise en suivant cette voix. Jusqu’à devenir réel, ou à peu près.

Guider l’esprit

“Cette personne vous tend un objet. Un objet dont vous vous servez au quotidien.” On visualise un livre, de plus en plus précis. On reconnaît son titre, sa couleur, son volume. Et bientôt, on sent son poids. Lorsque, un moment plus tard, vous rouvrez les yeux, il s’avère que votre bras est retombé. “Vous voyez? Vous n’avez fait qu’imaginer cette scène. Et pourtant, votre corps a réagi. Voilà. Ce n’était qu’un test, mais cela prouve que vous êtes un bon candidat à l’hypnose”, explique l’agent. Après cette phase dite d’induction, le policier approfondit l’état de relaxation. C’est à ce moment précis que la transe hypnotique commence. Pour Youri Schillinger, c’est là que le vrai travail d’enquête intérieure commence. “Comme dans toute audition de police, cette forme d’hypnose a pour objectif d’aider les enquêteurs à trouver de nouveaux éléments, explique Schillinger. Dans des cas de meurtre, nous avons pu réaliser des percées très importantes grâce à des descriptions très détaillées.” Avec, pour unique tour de force, le fait de guider l’esprit sur un point d’attention.

Remonter le temps 

Comment fonctionne l’hypnose? Elle correspond en fait à un état de conscience modifié. “Une personne sous hypnose n’est pas endormie. Elle est même consciente de ce qui se passe. Mais le cerveau gauche (conscient, rationnel) est mis en veille, l’hypnotiste s’adressant à la partie droite (inconscient, émotionnel) alors moins bridée”, explique Youri Schillinger. Mais pour atteindre cet état, il y a plusieurs conditions. La première est sans aucun doute l’absorption: cette capacité à s’immerger entièrement dans une expé- rience imaginaire. Dans cet état, le sujet est totalement concentré sur ses visions intérieures, tandis que ses perceptions extérieures sont comme suspendues. La deuxième propriété, c’est la dissociation. C’est-à-   dire cette faculté à être simultanément acteur et observateur: le sujet agit et se voit agir. Cet état engendre souvent une perte de contrôle des sensations du corps. Mais il existe une dernière propriété, cruciale: la suggestibilité. Autrement dit, cette tendance à se soumettre aux suggestions d’une autre personne. 

Raviver des informations

“Mais il n’est pas question de prendre le contrôle de l’esprit, plutôt de mettre en relation le conscient et l’inconscient d’une personne, poursuit Youri Schillinger. Lorsqu’il y a un trauma, le témoin ou la victime peut n’avoir qu’une mémoire parcellaire des événements. L’inconscient, lui, enregistre le moindre détail de la vie quotidienne. Et l’hypnose permet de raviver ces informations et… de régresser dans le temps.” L’effet de l’hypnose sur le cerveau sera alors d’inhiber la partie impliquée dans le sens des mots. Un peu comme si le cerveau n’était que purement perceptif, qu’il ne recherchait plus la signification des choses. Mais pour que cela fonctionne, il est important de convaincre les victimes de se remettre dans le contexte de ce qu’elles ont vécu. “Souvent, les victimes qu’on auditionne ont été brutalisées, violées. Le fait de se remettre dans le contexte libère des émotions extrêmement fortes. Elles revivent les faits. Dès lors, il faut connaître ses limites en tant qu’auditionneur, explique l’agent. Je ne suis pas psychologue ni thérapeute. Je reste policier. Et pour moi, l’information prime.” Mais si l’hypnose judiciaire se cherche encore une crédibilité, cet agent très spécial ne se laisse pas aspirer par des thèses new age ou un mysticisme mal placé. D’ailleurs, il suit un protocole très strict, élaboré par une commission en 1999. En pratique, l’inspecteur est seul avec la victime dans le local d’audition. Dans une pièce annexe, en régie, une équipe d’enquêteurs et une psychologue suivent la séance par caméra interposée. “Les psychologues nous servent de véritables garde-fous. Ils peuvent m’envoyer des suggestions ou des pistes pour améliorer l’audition. Jamais pour l’orienter.”

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