Dans les griffes des pervers narcissiques

Ils sont d’autant plus dangereux que le monde du travail, toujours plus dur, valorise désormais ce genre de profils. Comment fonctionnent-ils, pourquoi agissent-ils ainsi et comment s’en défaire? Témoignages et explications.

Le Diable s'habille en Prada ©Prod

Dans les couloirs, on la surnomme “l’Œil de glace”. Sous ses allures de jeune fille moderne, c’est le Diable habillé en Prada, portant un regard sans émotion sur son personnel. Catherine est DRH d’une PME de 300 personnes, c’est un animal sans foi ni loi. Ses faits d’armes: 30 licenciements secs, sans aucune contrepartie. Et une “culture d’entreprise” basée sur la peur, la menace, le harcèlement et l’humiliation. “Depuis qu’elle est arrivée à son poste, il y a trois mois, deux de mes collègues ont fait une dépression nerveuse, explique Fatiha, secrétaire administrative dans cette entreprise bruxelloise. Dans les couloirs, plus personne n’ose se parler parce qu’elle nous a montés les uns contre les autres. En créant des conflits imaginaires… alors qu’en privé, elle n’arrête pas de nous dire qu’elle est là pour nous ”protéger”. En fait, elle est devenue omniprésente dans nos esprits. Pas par admiration, mais par crainte. Moi-même, j’ai commencé à essuyer ses critiques, à faire des heures sup à sa demande, à recevoir ses SMS le soir, le week-end… Humainement, je me sens “volée de l’intérieur”!” Mais à l’extérieur, la DRH fait bonne figure. Les top managers l’adorent. On envie ses résultats.

15 à 20 % de la population

D’après les spécialistes, “Catherine” a toujours existé. Les relations dans la vie quotidienne, personnelle comme professionnelle, sont peuplées d’actes de harcèlement. Ce qui a changé, c’est qu’il est désormais possible de repérer cette pathologie de la personnalité, nommée et décrite pour la première fois en 1986 par le psychanalyste Paul-Claude Racamier. Qui sont les pervers narcissiques? Sont-ils nombreux? Les avis divergent. Auteur du récent Les pervers narcissiques: 100 questions/réponses (éd. Ellipses), la psychothérapeute namuroise Christine Calonne rappelle qu’il s’agit d’une psychose blanche, “sans manifestations délirantes, qui n’est pas prise en charge”. Impossible donc de les dénombrer. Mais en s’appuyant sur plus de vingt-cinq ans de recherches, elle estime qu’ils “représentent 15 à 20 % de la population”, parle d’une “épidémie”, voire d’une “question de santé” publique s’agissant de les repérer…
Sauf que la reconnaissance de cette notion n’est pas unanime parmi les professionnels de la psychiatrie. Concept flou pour ses détracteurs, vraie pathologie pour ses victimes, la notion de “pervers narcissique” a été dévoilée au grand public par Marie-France Hirigoyen, psychiatre et psychanalyste, grâce à son best-seller Le harcèlement moral (La Découverte & Syros, 1998), qui décrit méticuleusement le fonctionnement du pervers narcissique et évoque la souffrance destructrice engendrée par la fréquentation d’un tel manipulateur. 

Vampire social

La psychiatre use d’une image forte pour les définir: “Des vampires qui ont besoin de regonfler leur estime d’eux-mêmes en vidant leur victime de sa substance”. “Le pervers narcissique est un vampire émotionnel: il est vide de l’intérieur, car il est dans le déni de sa propre souffrance”. Comme le comte Dracula, ce personnage n’est pas un névrosé ordinaire. Incapable d’amour et d’amitié, il n’a de cesse de diviser et ne développe que des relations utilitaires avec des complices. Il s’ingénie à établir une relation de soumission et d’emprise au cours de laquelle l’autre sera inexorablement détruit. Ignorant tout de la culpabilité mais sachant jouer avec celle des autres, le pervers narcissique considère ses victimes comme de simples choses à son entière disposition. “Au travail, il va monter les gens contre les autres, en distillant un climat de méfiance et de dénigrement. Sa devise: diviser pour régner”, explique Christine Calonne.

Champion de la manipulation

Le pervers narcissique humilie sa proie, la dévalorise, la culpabilise, la harcèle, provoquant les disputes, mais jamais en public. C’est un champion de la manipulation. Et un acteur-né. “Les pervers narcissiques n’ont pas de perception de leur conflit psychique. Ils sont de grands comédiens qui savent se positionner en victimes, pour séduire les médecins, les psys, les avocats et les juges. C’est pourquoi il est extrêmement difficile de les contrer.” Ils cachent pourtant des souffrances et des pathologies qui portent déjà un nom telles que la paranoïa ou les problématiques états limites. “Les pervers narcissiques sont souvent des gens qui n’ont pas été aimés, qui ont été exploités, maltraités ou utilisés comme faire-valoir pendant leur petite enfance, entre un et trois ans, explique Christine Calonne. Ils souffrent, mais ne se sentent pas malades. C’est pourquoi ils ne sont jamais internés. On ne les voit qu’en prison. Le seul moyen de les coincer, c’est par la loi.”
Sauf qu’à force d’incarner à la perfection les valeurs prônées par la société (individualisme, réussite, culte de l’image, toute-puissance), le pervers narcissique, le plus souvent un homme, notamment dans les postes importants, évolue comme un poisson dans l’eau dans une société elle-même narcissique et compétitive. Pire, le  durcissement du monde du travail, qui incite à la débrouille et à la triche, a valorisé ce type de comportement. “Les perversions morales, c’est-à-dire le fait d’utiliser l’autre comme un objet, sont devenues les nouvelles pathologies de notre société. Elles sont valorisées par des entreprises qui adoptent elles-mêmes des comportements de prédateurs.”

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