Ce que cachent les vols ultra low cost

Traverser l’Atlantique pour 65 euros… C’est le tarif hallucinant de  cet été affiché par Norwegian. Avant la contre-attaque des autres compagnies à bas prix. Voire à prix… zéro. Mais comment font-elles?

Norwegian ©Belga

L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Et pour une fois, elle ne vient pas de Michael “Ryanair” O’Leary mais bien du tout aussi emblématique Bjorn Kos, le boss de Norwegian. Celui qui martèle par ailleurs qu’“on ne trouve plus une chambre d’hôtel de libre aux Antilles!” depuis que sa compagnie dessert la Guadeloupe, la Martinique et autres îles caribéennes au départ des mégapoles américaines. Dès cet été, la compagnie norvégienne low cost proposera des vols du Royaume-Uni vers les États-Unis au prix hallucinant de 65 euros le trajet. Une bonne nouvelle, a priori, pour le portefeuille des voyageurs belges puisque cette formule à (très) bas prix sera initiée sur les vols Édimbourg – New York et que la capitale écossaise est bien desservie par Ryanair et Brussels Airlines au départ de la Belgique. Comment Norwegian – quatrième compagnie low cost en Europe derrière Ryanair, Easyjet et Air Berlin, avec 25 millions de passagers en 2015 – peut-elle pratiquer des tarifs 50 % moins chers que ses plus féroces concurrents? D’autant que l’un des gros atouts des  compagnies low cost, on le sait, est la vitesse élevée de rotation de leurs avions, ce qui les cantonne aux vols moyen-courriers. Comment Norwegian compte-t-elle nous faire traverser l’Atlantique pour le prix d’un ticket de festival? Voici les cinq clés du succès annoncé des premiers vols low cost long-courriers.

Une flotte peu énergivore 

Norwegian sera la première compagnie au monde à prendre livraison du nouveau Boeing 737 Max, le chantre de cette nouvelle révolution. Selon le constructeur américain, ce petit long-courrier de maximum 200 places serait 20 % moins énergivore que ses prédécesseurs. De quoi diminuer encore de 8 % le coût d’exploitation par siège. La firme norvégienne en a commandé 100, dont six seront déjà opérationnels en Europe au printemps prochain. La réponse de Ryanair ne s’est pas fait attendre. La compagnie irlandaise à bas prix a également passé commande de 100 Boeing 737 Max et en a laissé 100 autres en option. Mais le constructeur américain, on s’en doute, n’est pas le seul sur la balle des vols économiques. En témoignent l’avion chinois Comac C919, mais aussi l’Airbus A320neo, dont les émissions de NOx (oxyde d’azote) seraient réduites de 10 % et dont la consommation de carburant serait 15 % moindre que ses prédécesseurs. Pour info, une économie de fuel de 15 % représente environ 900 kilomètres de distance parcourue supplémentaires.

15 fois moins de personnel 

C’est l’un des héritages du low cost moyen-courrier. Outre la vente en ligne de tickets, la digitalisation de tous les processus du transport aérien ne cesse d’écraser les prix. Et laisse nombre d’acteurs historiques sur le carreau. Le spécialiste à bas prix Easyjet, par exemple, emploie 15 fois moins de personnes dans ses bureaux qu’une compagnie traditionnelle…

Une politique du tout payant 

Ceux et celles qui ont déjà volé avec Ryanair connaissent le piège. Outre le prix du ticket, une série de coûts additionnels allongent la facture du passager. Puisque Norwegian ne peut pas faire voler ses avions long-courriers beaucoup plus que ses concurrents, la compagnie compte elle aussi maximiser ces revenus annexes. Lesquels devraient représenter 17 % de ses recettes, contre 5 % chez Air France, par exemple. Outre les suppléments habituels pour les bagages en soute, le choix des sièges ou les boissons, il faudra débourser 32 euros pour un  plateau-repas et même 5 euros pour une couverture.

Un solide penchant pour le dumping social 

Surnommée le “Walmart du ciel”, en référence au poids lourd américain de la grande distribution, la compagnie d’Oslo est également réputée pour être la reine du dumping social et de l’exil fiscal. Avec du personnel navigant basé en Thaïlande, recruté par une société singapourienne et sous-payé (750 euros par mois). Ce que réfute, en partie, Norwegian qui affirme que ses employés thaïlandais ne volent que sur les vols entre l’Asie et la Scandinavie et que les pilotes récemment embauchés dans sa nouvelle base parisienne, par exemple, bénéficieront d’un contrat français, paieront leurs impôts et charges sur le territoire français et cotiseront à la caisse de retraite du personnel navigant français. 

Tout comme Ryanair, la société norvégienne a néanmoins immatriculé une bonne partie de sa flotte en Irlande afin de profiter de son régime fiscal particulièrement favorable. Autant d’avantages contre lesquels s’insurgent nombre de syndicats et de compagnies aériennes. Après deux ans et demi de blocage, les États-Unis ont finalement accepté que Norwegian desserve leur territoire. Une décision qui entend respecter l’accord aérien de ciel ouvert entre les États-Unis et l’Union européenne. Un feu vert des plus contesté. “La Norvège veille même à assouplir les critères d’embauche pour amplifier la souplesse de son transporteur national dans un environnement international! C’est une compagnie qui a un chèque en blanc de Bruxelles pour faire baisser les tarifs en s’affranchissant de certaines contraintes européennes”, peste Laurent Magnin dans le quotidien français La Tribune. D’autant que, selon le P.D.G. de la société à bas prix XL Airways, personne ne peut battre une compagnie basée en Irlande sur le court et le moyen-courrier. Et désormais probablement pas non plus sur les longues lignes.

Un “business model” renversant

Pour arriver à casser les prix, on le sait, les compagnies doivent également rogner leurs taxes aéroportuaires et opérer sur des pistes secondaires. Si le patron de Norwegian n’a pas cité le nom des aéroports envisagés pour ces nouvelles lignes à bas prix vers New York, il pourrait bien s’agir de ceux de Stewart (New Jersey) et de Providence (Rhode Island). Un nouveau marché que Ryanair voudrait encore révolutionner en inversant le “business model” existant. “Dans les 5 à 10 prochaines années, nos avions seront pleins et nos tarifs gratuits”, pronostique Michael O’Leary dans The Guardian. Selon le patron de Ryanair, le boom du trafic aérien va faire exploser les profits des boutiques d’aéroports et permettre aux aéroports de supprimer les taxes demandées aux passagers. Avant que les compagnies ne se fassent rétribuer par les aéroports pour les clients potentiels qu’ils amènent dans leurs terminaux. Un renversement de situation qui pourrait bientôt permettre à Ryanair de proposer des vols 100 % gratuits. “On voit que cette tendance de diminuer les taxes et charges existe déjà chez de nombreux petits aéroports cherchant à accroître leur trafic. Et moi, je vous paie déjà pour voler sur Ryanair: on vend certains de nos tickets à 5 euros, tout en payant 15 euros de taxes et charges aux aéroports. Si ces taxes sont éliminées, nos tickets promotionnels seront gratuits.” Mais quel en sera le véritable coût social et fiscal ?

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