Révéler le Mowgli qui sommeille en chaque enfant

Scotchés aux écrans, les enfants vivent de plus en plus déconnectés de la nature. Pourtant, celle-ci est nécessaire à leur développement.

Enfants ©Fotolia

Ce n’est pas parce que nos enfants grandissent en ville qu’ils doivent être privés des bienfaits de la vie en plein air.” Rien de plus humain en fait que de se rouler dans l’herbe, de collectionner les cailloux, d’observer les insectes, les fleurs, les oiseaux, souligne Scott D. Sampson, auteur du malicieux Comment élever un enfant sauvage en ville (éd. Les Arènes). Pourtant, sous les effets de l’urbanisation, de la fascination des écrans, de la peur qu’ont les parents de les laisser sortir, les enfants grandissent de plus en plus souvent dans leur chambre. Au point de former une génération “d’intérieur”. On estime que deux enfants sur cinq ne vont jamais au parc, quand “les mêmes enfants passent chaque jour 3 h 22 (pour les 4/6 ans) et 3 h 34 (pour les 11/14 ans) les yeux fixés sur un écran”, explique le biologiste et paléontologue canadien. Le résultat? Une montée en flèche du surpoids et des troubles de l’attention. Il n’est pas le seul à s’inquiéter. Tout un courant de pensée émerge, notamment en Amérique du Nord et dans les pays scandinaves, porté par des psychologues, scientifiques, médecins. Tous appellent à renouer le lien avec la nature qui reste, depuis la nuit des temps, l’habitat de l’homme. En être coupé conduirait au “symptôme de déficit de nature” (NDD ou Nature Deficit Disorder). Le terme est apparu pour la première fois en 2005 dans le livre Last Child In The Woods de l’Américain Richard Louv. “Ce n’est pas un trouble scientifique, mais une métaphore. Une maladie de civilisation… Plus on devient high-tech, plus nous avons besoin de  nature”, explique Richard Louv. 

Une nouvelle horloge biologique

En restant toujours assis à l’intérieur sous une lumière artificielle, un manque inconscient se crée, entraînant des douleurs psychiques et physiques comme des angoisses, des troubles de l’attention, une dépression et même une propension à l’obésité. Ce déficit serait particulièrement tenace en hiver. Du fait du raccourcissement des journées, et donc de l’exposition au soleil, le corps humain doit s’adapter à une nouvelle horloge biologique. Une période de transition qui coïncide avec un réflexe de repli. 

Mais le coup de blues hivernal n’explique pas tout. “Aujourd’hui, nous étudions et travaillons tous dans un monde dominé par la technologie. On dépense une masse d’énergie à concentrer notre regard sur les écrans, en se coupant des signaux émis par nos autres sens et le monde environnant, poursuit Richard Louv. Je ne dis pas que la technologie est l’ennemi absolu, mais elle a fini par dominer tous les aspects de notre vie. Cela nous éloigne de la nature et nous rend plus sensibles aux émotions négatives.” Seulement, insiste le chercheur, s’installe un peu partout un réflexe d’écophobie: “On ne perçoit la nature que par son côté obscur. On ne parle plus que de changement climatique, de pollution, d’espèces en voie d’extinction. La nature est devenue pleine de dangers, un univers avec lequel on ne veut plus rien avoir en commun. Alors qu’au contraire, on devrait célébrer sa beauté”, selon Richard Louv. 

Cure de verdure

À l’inverse, un contact régulier avec la nature peut prévenir certaines pathologies comme le diabète, la myopie, l’hyperactivité. Par exemple, une simple balade en forêt de 20 minutes par jour améliore la concentration et le calme chez ceux qui souffrent du trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H). Des chercheurs suédois ont ainsi constaté que les joggers qui s’exercent dans un cadre naturel se sentent moins anxieux, en  colère ou déprimés que ceux qui brûlent la même quantité de calories dans un environnement artificiel, comme une salle de fitness.

Les neurosciences montrent, de leur côté, que le cerveau a besoin de nature pour se développer: bouquet d’odeurs, de bruits, de sensations, la nature développe une attention élargie au monde, et non pas “focalisée” comme avec les écrans. Les études scientifiques montrent que la nature favorise le développement intellectuel et émotionnel de l’enfant, qu’elle améliore l’estime de soi, réduit le stress, augmente la créativité, stimule les sens… L’exposition directe à la nature favoriserait même les études. En Finlande, les élèves passent la majeure partie de leur temps à l’extérieur. Et le pays caracole en tête du classement Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), loin devant la Belgique. Quant à cette étude menée pendant 6 ans dans 905 écoles publiques du Massachusetts, aux États-Unis, elle a montré que les élèves qui avaient une meilleure connaissance de la nature obtenaient de meilleurs résultats aux tests d’anglais et de mathématiques.

Jouer à cache-cache

 Il y aurait donc urgence à satisfaire le besoin de verdure. “Pour cela, rien de plus simple, lance Scott D. Sampson. Pour les inviter à sortir, inutile de dire que c’est bon pour la santé. Proposez-leur plutôt de jouer à cache-cache. Le jeu est un excellent prétexte.” Pour entrer dans son monde, l’adulte doit mettre un genou à terre devant l’enfant, conseille le biologiste. On peut alors s’intéresser au monde minuscule, aux insectes. “Mieux vaut ne pas le forcer à apprendre le nom des espèces, mais l’encourager, le laisser découvrir par lui-même, à son rythme.” Même en ville, on peut partir à la recherche d’un brin de nature, cultiver un mini-potager ou organiser des clubs de nature avec des voisins. La nourriture est aussi un moyen très efficace: chaque gorgée d’eau, chaque bouchée qui pénètre dans notre corps est la nature. Et en hiver? “Il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvais vêtements, sourit Scott D. Sampson. En fait, il y a tellement de manières de s’amuser en hiver… Vous pouvez aussi inviter la nature chez vous avec des mangeoires ou des nichoirs pour les oiseaux. Sortir le soir pour regarder le ciel, c’est comprendre ce que vivent tous les animaux et prendre conscience que nous sommes faits de poussières d’étoiles.”

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